Du Titanic à Fukushima : La Raison Contre le Rite, le Mythe et la Tribu
La catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon ébranle le monde de la technoscience. Elle détériore un peu plus les relations entre les scientifiques et une opinion publique qui doute des élites et redoute qu'elles n'entraînent les peuples dans des aventures aux conséquences incontrôlables. Pour Claude Riveline, à la fois scientifique et responsable religieux - il est rabbin honoraire - le moment est venu de s'affranchir d'une fausse science et d'un vrai scandale : la religion du progrès.

Après le temps de l'émotion, le temps de la réflexion. La catastrophe nucléaire du Japon a ébranlé le monde de la science et de la technique. Elle lui a infligé une cruelle leçon de modestie et elle a fragilisé le lien de confiance déjà ténu qui l'unit à la société. Comment reprendre le dialogue ? La rationalité technicienne a-t-elle fini par trop empiéter sur le territoire de ce qui ressort de l'humain et du sociétal ? C'est la conviction de Claude Riveline, l'un des grands noms de la techno-science en France mais qui est en même temps un adversaire déclaré de la « religion de la Raison ».

En tant que responsable de la formation des ingénieurs au Corps des Mines, Claude Riveline est un peu le tuteur de la génération des polytechniciens aux commandes de la grande industrie française, d'Anne Lauvergeon à Patrick Kron en passant par Carlos Ghosn. Or ce pur scientifique proche de Maurice Allais - qui était lui aussi de la grande famille des X-Mines - a une double vie. Il est en effet administrateur de l'Ecole Rabbinique et rabbin honoraire. Ouvert au dialogue avec les autres religions il a fait une intervention au Collège des Bernardins. Parmi ses écrits, on trouve pêle-mêle son cours de gestion de l'Ecole des Mines de Paris sur « L'évaluation des coûts », ses articles du journal de « l'Ecole de Paris » ou des « Annales des Mines » et divers essais sur des thèmes comme « La conception juive de Dieu » ou « L'amour dans la tradition juive ».

Jacques Barraux: Avec le recul de quelques semaines, quelle leçon tirez-vous de l'enchaînement des catastrophes qui ont frappé le Japon ?

Nous venons de vivre un événement pour ainsi dire impensable : Tchernobyl au Japon! Jamais on n'aurait pu imaginer avoir à rapprocher l'accumulation de négligences et d'erreurs commises dans une centrale soviétique d'un pays à bout de souffle avec ce qui est arrivé à l'un des pays les plus en ordre, les mieux gérés et doté de la plus prestigieuse des vitrines technologiques. Bien sûr, la comparaison est mauvaise puisque Tchernobyl n'a pas été victime d'un cataclysme naturel sans précédent. Cela n'enlève rien à la dimension symbolique de l'événement. On a dit en son temps que Tchernobyl avait été l'une des causes de la chute de l'URSS en raison de la colère du citoyen de base face à un régime incapable de le protéger. Dans le cas de Fukushima, la tragédie prend une dimension plus universelle. Elle suscite une sorte de terreur sacrée devant les défis lancés par l'Homme à la nature. Une fois de plus, on constate que le progrès scientifique et technique n'efface pas l'angoisse des peuples. Les « Lumières » et les scientistes du XIXème siècle nous avaient pourtant promis le contraire.

JB: On peut comprendre l'émotion des opinions publiques au moment de la catastrophe japonaise mais, sauf nouvel épisode tragique, ne pensez-vous pas qu'elles reviendront à une vision moins noire du progrès dont il est facile a contrario d'énumérer les bienfaits ?

Bien sûr, mais au-delà des crises ouvertes il y a le quotidien des inquiétudes latentes et c'est cela qui m'intéresse. Je constate qu'il existe un phénomène d'angoisse diffuse et permanente au sein des pays développés. Cela tient au fait que plus personne ne croit au souverain protecteur, au chef d'Etat paternel et rassurant, au père de la patrie qui protège contre les agressions de toutes sortes, qu'elles soient le fait des hommes ou de la nature. Là-haut - sous-entendu dans les sphères du pouvoir politique et scientifique - on promet mais « on ne sait pas » et en tout cas, « on ne peut pas ». La tragédie du Japon, c'est un peu la dernière Plaie d'Egypte du Livre de l'Exode, le moment où le Pharaon, maître de la science, découvre qu'il y a autre chose que la Science. Ce quelque chose, vous pouvez lui donner le nom que vous voulez : la morale, l'affect, la famille, la culture, bref tout ce qui échappe à la pure rationalité.

JB: Curieuse remarque de la part d'un polytechnicien ayant accompli sa carrière dans l'enseignement scientifique...

Ce n'est pas un problème de hiérarchie de valeurs. Je dis simplement qu'il existe une séparation par nature entre deux ordres qui ne procèdent pas de la même logique. D'un côté il y a le monde rationnel de la science et de la technique. De l'autre, il y a le monde des rites, des mythes et des tribus.

JB: En somme, vous reprochez aux « Lumières » d'avoir voulu relier les deux sous l'égide de la Raison.

C'est l'une des causes du « mal-être » dans notre siècle. Les hommes des « Lumières » et leurs descendants scientistes se sont laissé entraîner dans une vision messianique de la science et de la technique. Ils n'ont d'ailleurs fait que prolonger le culte quasiment religieux de la Raison venu de l'Egypte et de la Grèce et entretenu par des générations de philosophes de Descartes à Hegel. Jusqu'à la Révolution industrielle, cela n'avait pas posé de problème. Les dégâts ont commencé à apparaître à la fin du XIXème siècle quand les rationalistes ont voulu appliquer aux sciences humaines les méthodes utilisées dans les sciences dures. La psychologie allait supprimer l'angoisse individuelle. La sociologie allait arrêter les conflits. La science économique allait éliminer la misère. On connait la suite.

JB: Pendant ce temps, la déclinaison des sciences dures produisait des miracles et changeait le monde qui nous environne...

Ce fut un éblouissement. Un marqueur incontestable : l'espérance de vie a bondi de 35 à près de 100 ans en deux siècles. Le monde du mesurable, du modélisable, du répétitif se porte à merveille. Regardez la précision horlogère du ballet des containers dans la marine marchande, le maillage des réseaux de mobiles et d'internet tout autour de la terre, l'interconnexion des réseaux électriques en Europe, que sais-je encore ! En face, là où l'on pénètre dans le territoire du fugitif et du subjectif, la clé de la réussite, sinon du bonheur, se trouve là où on ne l'attend pas...

JB: On a compris que vous ne la trouviez pas dans les modèles et dans les équations... mais où alors ?

En France, on la trouve chez le boulanger du dimanche matin. En Angleterre, dans un pub en fin d'après-midi, partout où s'accomplissent les rites d'appartenance à une communauté de quartier. Regardez l'histoire de la Pologne. Voilà un pays qui a disparu de la carte en tant qu'Etat souverain au XIXème siècle. Quand il est réapparu quelque 130 ans plus tard, on s'est aperçu qu'il n'avait jamais cessé d'exister, qu'il était intact. La Pologne avait continué de vivre à la maison, dans la cuisine, dans la salle à manger, à l'église. Le pays survivait à travers les recettes traditionnelles de gâteaux que confectionnaient les femmes polonaises, indépendamment des lois et de la police de l'occupant. La langue, les croyances communes, les rites sociaux, les codes de l'art de vivre, et en un mot, la culture locale, voilà les déterminants de l'équilibre et de la confiance dans une société exposée aux risques de la nature, de l'économie ou de l'insécurité.

JB: Ce qui marche en somme, c'est d'un côté l'hyper-rationalité de l'i-phone et du portecontainer et de l'autre, le rituel hyper-local de la famille, du travail ou des loisirs ?

Oui. Ce sont les deux repères du monde moderne que l'on peut considérer comme vraiment sûrs. D'un côté l'universel anonyme du « système-monde » de la technologie. De l'autre, l'authenticité du « système local » qui rassure et donne des couleurs à la vie. L'angoisse nait dans l'espace hybride de la bureaucratie et du dirigisme. Regardez la Suisse paisible et bien gouvernée. Malgré ses quatre langues, ses quatre religions et sa géographie complexe elle est en même temps à la pointe de la modernité technicienne tout en maintenant l'essentiel du pouvoir dans le village ou le canton.

JB: Entre l'universel anonyme et le local, il faut bien quelque chose, des institutions, un gouvernement. Comment venir à bout de cette angoisse diffuse des peuples que vous déplorez ?

L'un des grands problèmes du peuple français réside dans ses attentes exagérées à l'égard des grandes organisations, qu'elles soient publiques ou privées. Or les bureaucraties géantes sont fragilisées aujourd'hui par des tempêtes en tous genres. Les Français n'ont pas un recours suffisant aux activités privées de clubs, d'associations ou de paroisses, si actives et si efficaces par exemple dans un pays comme les Etats-Unis.

JB: Tout le monde ne peut pas rester toute sa vie dans son village ou dans son quartier... Le déracinement est même devenu pour beaucoup la condition de la survie ou de la réussite dans la société moderne.

De tous temps et dans toutes les sociétés humaines, qu'elles soient primitives ou développées, l'équilibre communautaire a dépendu de la bonne entente entre « nomades » et « sédentaires ». Pas de société viable sans les deux. De même que dans une entreprise il faut des sédentaires - gestionnaires, gens de R&D ou de production - et des nomades - vendeurs, négociateurs, prospecteurs - aucune société humaine ne peut prospérer sans voyageurs et sans producteurs. Le sédentaire est un homme d'ordre. Le nomade vit des situations singulières. Le premier s'enrichit des aventures du second. On peut être dans un rôle de nomade sans quitter le lieu où l'on vit. Dans une commune, le maire en tant qu'élu est un nomade au regard du secrétaire de mairie, gestionnaire permanent. Par vocation, le nomade est plutôt un libéral, et le sédentaire, plutôt un conservateur, leur complémentarité profitant au bien commun. Malheureusement, le nomade est parfois perçu comme celui qui dérange et qui inquiète, l'étranger, le commerçant, l'artiste, celui qui n'a pas la même religion, celui que l'on a du mal à supporter, ce qui nous ramène au drame de Caïn et Abel.

JB: Quelle était l'origine de leur différend ?

Caïn est le sédentaire, l'homme d'ordre, l'agriculteur, l'homme des murailles. Abel est le nomade. Il a appris beaucoup de choses dans ses voyages. Le crime de Caïn est monstrueux mais Abel a des torts. Il dédaigne son frère. Il ne lui parle pas. De là à parler de torts partagés... Retenons que le monde n'est vivable qu'au prix de l'échange, de la discussion et de la conciliation des contraires.