Saurons-nous jamais, en France, ouvrir un vrai, grand et beau débat sur l'environnement? Ou bien sommes-nous condamnés à toujours enrichir le musée - déjà très encombré - des occasions perdues?
Passons sur cette idée saugrenue d'inscrire le principe de précaution dans la Constitution. En France, on supporte difficilement les contraintes du Code de la Route, mais cela ne nous empêche pas de porter beaucoup d'amour à la loi, spécialement lorsqu'il s'agit de la Loi des lois : la Constitution. Pauvres amis anglais, qui n'ont pas ce bonheur!
Mais l'essentiel n'est pas là. Il est dans la formulation actuelle du principe de précaution, dont on peut craindre qu'il ne nous fasse perdre un temps précieux sur la voie du progrès économique et social : plus exactement dans la recherche du bon équilibre entre croissance et souci environnemental.
Rappelons le chemin parcouru ces dernières années. Première phase : lorsque émerge la préoccupation écologique, il y a quelque vingt ans, les entreprises se montrent réticentes, voire hostiles, car elles y voient une nouvelle lubie de fonctionnaires, toujours très inventifs lorsqu'il s'agit d'instituer des contraintes ou des taxes à la charge de l'industrie.
Deuxième temps : au fil des ans (notamment après la Conférence de Johannesbourg), les milieux d'affaires comprennent que le thème du développement durable n'est pas à négliger pour qui sait l'intégrer intelligemment dans sa stratégie. Ce peut, en effet, être un moyen efficace de se singulariser par rapport aux concurrents. Puis, dans la foulée, les entreprises franchissent un pas de plus et s'appuient sur le thème « santé/durabilité » pour créer des produits nouveaux. Cas-type: les produits « bio ».
Heureuse conversion ! A partir du moment oùle souci de l'environnement procède de moins en moins de normes bureaucratiques et de plus en plus d'un véritable calcul économique, on accomplit un pas décisif. Parce qu'alors ce souci n'apparaît pas comme une contrainte subie, mais comme quelque chose que l'on associe à une stratégie à long terme. A la base de tout cela : le calcul coûts/avantages, vieux comme le monde et pourtant largement oublié dans les premiers balbutiements de l'écologie.
Rien n'est innocent, rien n'est gratuit, tout est choix. Plus de ressources allouées à la protection d'un site signifie moins de ressources disponibles pour l'achat de matériel, le développement de la formation ou tout autre poste budgétaire, tout aussi défendable. Ce qui est vrai de l'entreprise l'est évidemment du pays tout entier : le calcul du coût d'opportunité figure au chapitre un de tout manuel élémentaire d'économie.
Mais voilà que se profile une troisième étape : avec la Charte de l'environnement, on retombe sur une version passablement dogmatique du principe de précaution. L'idée du « trade-off », selon laquelle tout projet doit faire l'objet d'une double évaluation (d'un côté les risques possibles, de l'autre les avantages attendus), est tout simplement absente. On ne parle que de risque. Ce qui, bien entendu, peut conduire à de dramatiques erreurs.
Christian de Perthuis, dont l'engagement « durabiliste » est au-dessus de tout soupçon, nous rappelle, dans son récent ouvrage (« La génération future a-t-elle un avenir ? », chez Belin) l'édifiante histoire du DDT. Déclaré dangereux pour certaines espèces animales, ce produit a été proscrit durant les années 80. Résultat: selon l'OMS, les cas de malaria en Afrique sont passés de 5 millions par an sur la période 1961-1982 à 19 millions durant la période 1982-1997 !
Aujourd'hui, c'est l'affaire des OGM qui tient le devant de la scène. N'est-ce pas un cas exemplaire? Que l'on soit attentif aux risques possibles, rien de plus normal; mais comment ne pas être sensible, en regard, à l'avantage immense - et prouvé - que représente l'augmentation des rendements, avec le fantastique espoir qui en résulte pour l'alimentation des pays du Sud? D'un côté des risques supposés, de l'autre des avantages certains, telle est l'équation.
L'an passé, à l'institut Montaigne, le professeur Tubiana nous invitait à un exercice de « rétro-prospective ». Imaginons qu'au moment du lancement du téléphone mobile, la rumeur sur le risque de cancer (totalement hypothétique, aujourd'hui encore) ait été assez puissante pour conduire les autorités à brider - voire stopper - le développement de cette nouvelle technologie : n'y a-t-il pas de quoi être (rétrospectivement) effrayé, lorsqu'on pense au nombre de vies humaines sauvées depuis quinze ans grâce à ce nouveau moyen de communication?
Il faut donc peser et soupeser, cas par cas. On nous dira: n'y a-t-il pas des circonstances oùle risque possible est tellement énorme qu'il prend nécessairement le pas sur les avantages attendus ? Soit. Mais à ce compte-là, il faudrait immédiatement casser les centrales nucléaires et renoncer totalement à cette forme d'énergie.
Trois de nos Académies ont émis les plus expresses réserves sur l'institutionnalisation du principe de précaution. Sans succès. Comme il arrive souvent, ce qui manque cruellement dans cette affaire, c'est le « principe de bon sens ». Il faut, de toute urgence, l'inscrire dans la Constitution!