A l’heure de l’hyperspécialisation dès les bancs de l’école, la “post-formation” apparait comme un passage obligé, d’une part pour mieux se préparer aux évolutions technologiques et comportementales de plus en plus rapides mais surtout pour se garantir un certain niveau d’épanouissement personnel tout au long de carrières qui s’étendront sur plus de 45 ans.
Mise à part la caste – désormais rare – des entrepreneurs n’ayant jamais eu d’expérience en tant que salarié en entreprise, agence ou cabinet, la majorité des individus diplômés aujourd’hui a suivi un curriculum en « entonnoir » les poussant souvent inconsciemment à se spécialiser dans un secteur et/ou une compétence très précise. La spécialisation répond à un objectif d’employabilité immédiate, et les systèmes éducatifs semblent avoir été organisés afin de permettre à chacun de trouver un domaine d’expertise, une niche, dans laquelle il ou elle pourra être utile et autonome (et être rémunéré en conséquence) à défaut de s’y épanouir.
Ce système trouve probablement son fondement dans la théorie économique classique : dans les Recherches sur la Nature et les Causes de la Richesse Des Nations (1776), Adam Smith expliquait notamment que, sous réserve d’accumulation de capital suffisant, l’amélioration de la productivité du travail dépendrait de sa division, ouvrant la porte à la spécialisation des individus comme le moyen nécessaire au succès économique de la société Or, même dans le cadre de sociétés autrement moins complexes qu’aujourd’hui – et alors que l’espérance de vie était inférieure à la durée sur laquelle une carrière s’étend de nos jours – Smith avait identifié un effet néfaste de l’hyperspécialisation. Il énonçait notamment que la répétition de tâches ne permettait pas à l’individu de développer son intelligence ni d'exercer son imagination et le mettait donc à risque de perdre naturellement l'habitude de déployer ces facultés.
Depuis le 18e siècle, des révolutions technologiques majeures et une organisation du travail nouvelle avec une spécialisation accrue dans tous les secteurs ont permis au capital de s’accumuler et à la productivité de significativement augmenter. Il fait peu de doutes que l’organisation contemporaine du travail a joué un rôle essentiel dans prospérité à long terme de la société. A l’échelle de l’individu, la spécialisation semble aussi avoir un effet bénéfique sur le court ou moyen terme en apportant la satisfaction d’être reconnu comme une référence dans un domaine précis. Mais dans la mesure où les structures hiérarchiques pyramidales sont devenues la norme – surtout dans les grands groupes dont les rangs sont nourris chaque année par des promotions entières d’élèves issus de grandes écoles – la spécialisation finit par limiter les perspectives de carrière car seuls certains éléments peuvent évoluer verticalement. Il existe donc une réelle opportunité d’horizontalité, c’est-à-dire d’acquisition de nouvelles compétences nécessaires à une évolution transversale et suffisantes à un épanouissement personnel.
Peu de gens en saisissent la nécessité mais beaucoup semblent en ressentir le besoin, du moins parmi les salariés qui, comme moi, répondent à la définition de cadre issu d’école de commerce ayant commencé à travailler il y a 5 à 10 ans et vivant dans un grand centre urbain. Chez cette catégorie d’actifs, le besoin d’horizontalité, qui se traduit parfois par une reconversion en tant que commerçant ou artisan, fait de plus en plus l’objet d’analyses1. Mais au-delà de la quête de sens et de l’envie irrépressible de produire quelque chose de ses mains, la nécessité d’acquérir des compétences multiples apparait comme un enjeu majeur pour une génération d’individus dont le seul actif est un cerveau programmé et qui vont devoir faire face à l’émergence de l’intelligence artificielle.
Il devient en effet de plus en plus probable que nous soyons les témoins dans un avenir relativement proche (5-10 ans) d’une nouvelle révolution « industrielle » reposant sur des machines capables de traiter des volumes d’information à des vitesses infiniment supérieures au cerveau humain et capables d’apprendre à faire de meilleurs choix que nous. A l’image de ce qui s’est passé lors de la seconde révolution industrielle, quand les ouvriers ont été mis en concurrence avec des machines d’une productivité bien supérieure, les cadres soutiendront difficilement la comparaison quand les réseaux neuronaux seront mis à disposition de toutes les entreprises. Or, dans un premier temps, chacune de ces machines sera spécialisée dans un petit nombre de tâches, dans un secteur donné ou pour une entreprise spécifique. Il ne semble pas envisageable à moyen terme de voir la même machine maitriser plusieurs compétences qui, prises individuellement, sont pourtant déjà à la portée de l’intelligence artificielle (par exemple cumuler l’optimisation logistique, la traduction en plusieurs langues, l’écriture d’articles de presse et la composition musicale). Ce n’est certainement qu’une question de temps mais, dans ce contexte, la maitrise de plusieurs compétences ne serait plus seulement un enjeu de développement personnel mais aussi un avantage concurrentiel indéniable.
A titre personnel, ce ne sont ni l’overdose d’open-spaces, ni l’analyse des grandes tendances dans la Tech, qui ont motivé la recherche constante d’horizontalité, mais plutôt une grande curiosité. Ces opportunités horizontales, j’essaie de les saisir à travers des expériences diverses à l’étranger et par l’acquisition de compétences complémentaires à mon métier, voire totalement nouvelles dans des secteurs adjacents. Depuis que j’ai débuté ma carrière il y a une petite dizaine d’années (dont plus de la moitié à l’étranger entre les Pays-Bas, les Etats-Unis et désormais avec Londres comme point de base), cette démarche a pu prendre des formes aussi variées que l’obtention d’un diplôme international d’analyse financière, de l’apprentissage de différents langages informatiques, de la pratique de nouveaux sports ou de recherches dans des domaines scientifiques divers et variés2.
Lorsqu’il s’agit de compétences purement techniques, se former seul est relativement simple, notamment depuis l’avènement d’internet mettant à disposition toutes sortes de sites, articles, vidéos, tutoriels... A l’autre bout du spectre des défis intellectuels se trouve l’acquisition de nouvelles méthodes de réflexion ; l’articulation de nouveaux langages ou concepts. Pour cela, vivre (et travailler) à l’étranger est probablement la meilleure des écoles car cela impose d’exercer quotidiennement la flexibilité de son raisonnement en se confrontant souvent à des individus pour lesquels la notion de « normal », voire « oui » et « non », peuvent avoir une signification très différente de la nôtre.
L’un des aspects les plus enrichissants de ce type de démarche est que « réussir » n’est pas synonyme de « vaincre » mais simplement de « comprendre » quelque chose, quelqu’un, parfois soi-même. Et là où il n’y a pas de compétition, il y a souvent des mains tendues. Enfin « réussir » dans ce type de situations n’exige qu’une seule chose : accepter les moments de flottement, les tâtonnements et les approximations qui jalonnent le chemin.
Sortir de sa zone de confort permet d’exercer son intelligence et son imagination et contribue à améliorer sa compréhension des choses qui nous entourent en appréhendant chaque jour un peu mieux la façon dont elles fonctionnent. Et accessoirement, cela permet d’ajouter une corde à son arc. A force d’ajouter des cordes à mon arc, il finira par ressembler à une harpe. Il sera alors temps de se lancer dans un nouveau défi et d’apprendre la musique.
(1) voir sur Youtube l’émission web Turfu Express : la Révolte des Premiers de la Classe
(2) l’une de mes sources d’inspiration récentes pour tous sujets scientifiques et défis mathématiques: www.quantamagazine.org