Quel État pour quelle société ?
Adam Smith définit de manière simple et claire ce que doit être le périmètre de l'Etat : assurer la sécurité extérieure, protéger chaque membre de la société contre l'injustice et l'oppression, et « quand il le faut », ériger les ouvrages ou institutions que l'intérêt privé ne pourrait prendre à sa charge. Hélas, constate Albert Merlin, dans une France dont la sphère publique capte et retraite 56% de la richesse produite, le « quand il le faut » a perdu toute signification...

Commençons par consulter une personnalité ayant toujours entretenu une incontestable familiarité avec la culture administrative ; « Dans notre bestiaire politique, ce n’est pas le mammouth de Claude Allègre qui, dans l’imagerie politique, symboliserait le mieux la lourde machine étatique. Ce serait plutôt la baleine, un énorme animal lui aussi, mais tout rond, réputé pacifique, vaguement protecteur et finalement fragile…. » (1)

Comment ne pas être d’accord avec le réquisitoire acéré de Roger Fauroux, rédigé il y a plus d’une décennie ? Sauf qu’il faudrait ajouter à ce bestiaire deux cétacés certes moins volumineux, mais néanmoins de plus en plus pesants (à savoir la Sécurité Sociale et les collectivités territoriales) pour parler de la puissance publique dans sa totalité.

Lourdeur, fragilité, on pourrait ajouter iniquité… Qu’est-ce qui a changé depuis la publication de ces quelques lignes datant de 2001 ? Beaucoup de mesurettes, aucune réforme d’ensemble. Notre seule « performance », entre temps, est d’avoir hissé les dépenses publiques à plus de 56% du PIB (sans parvenir toutefois à détrôner le petit Danemark).

Pourquoi cette impuissance ? N’y a-t-il pas eu des commissions, des missions et des réformes depuis dix ans ? Sans doute, mais a-t-on jamais attaqué le vrai problème ? Ni technique ni comptable, la question est sociétale, au sens large ! Quelle société voulons-nous ? Et au sein de cette société, quel rôle pour l’Etat et quelles doivent être ses limites ? Autant de questions qui ne relèvent pas de Bercy, ni de Matignon. Ce devrait être, à l’évidence, la tâche des élus, le jour où ils associeraient les réflexions du citoyen de base aux travaux des philosophes politiques. Nous en sommes loin.

On dit que les Français « aiment » l’Etat .Mais pourquoi ? Est-ce dans nos gènes ? Un grand chercheur autrichien, après de nombreuses études sur les vrais et faux jumeaux, a fini par admettre que l’on ne pouvait pas conclure à une quelconque influence des gènes sur les choix politiques gauche / droite .A fortiori pouvons-nous penser que notre amour de l’Etat ne s’explique pas par notre ADN social (si ce terme a un sens).

Deux conceptions du « bien »

Plus crédible est l’influence de la tradition culturelle. Depuis la nuit des temps nous privilégions ce que nous estimons rationnel : en France, la rationalité est statufiée. Il est évident, pour les « Etatolâtres », que sa majesté l’Etat, réputé impartial, perché au-dessus des intérêts privés, est le mieux placé pour prendre des décisions rationnelles, surtout pour décréter le « Bien » et le diffuser dans la société. Position de principe héritée en partie d’un catholicisme pyramidal, et jamais vraiment justifiée.

Force est de remarquer que la conception du « Bien » chez les Protestants est très différente : cela passe par les oeuvres paroissiales, les fondations et l’ardeur à bâtir avant de distribuer. En langage managérial, on pourrait dire que c’est là une démarche « bottom up », et pas du tout « top down ». Ainsi fonctionne, chez les Protestants, la sphère non-marchande. Chez nous, c’est le plus souvent l’Etat.

Faut-il encore s’abstenir de mettre tout sur le dos de la religion : en témoignent le pouvoir des préfets ou l’organisation « paramilitaire » des lycées napoléoniens, totalement laïques !

Venons-en maintenant aux convictions plus directement politiques. Par où commencer ? Sans doute par l’option fondamentale entre liberté et égalité, dont Tocqueville nous disait qu’elle donne à l’esprit public une certaine direction ,un certain tour aux lois : « aux gouvernants des maximes nouvelles, et des habitudes particulières aux gouvernés. » (2) La préférence en faveur de l’égalité est évidemment fort défendable, à condition qu’elle ne vire pas à l’égalitarisme et ne méprise pas le désir de liberté, notamment de la liberté d’entreprendre Qui , parmi nos élus , aura le courage de s’expliquer sur sa conception du partage entre les deux ingrédients du cocktail liberté/ égalité , et plus généralement sur sa « philosophie politique ? » (s’il en a une) ?

Une responsabilité très virtuelle

Passons au concept de responsabilité, tout aussi important. Les serviteurs de l’Etat agissent tous ( pas seulement les magistrats) « au nom du peuple français » , ce qui limite considérablement leur responsabilité individuelle. Quand on voit le nombre d’erreurs, voire de fautes couvertes par ce principe, ne faudrait-il pas lui assigner un butoir ? Quand un ingénieur commet une erreur dans une entreprise privée, le couperet tombe sans délai. Dans la sphère publique, la responsabilité est trop souvent diluée. Pensons aux travaux d’infrastructure mal étudiés ou pas étudiés du tout, aux constructions de lignes de tramways (l’actuelle marotte) avec super-factures à la clé.

Ces dérapages ne datent pas d’hier. Rappelons-nous Rousseau : L’Etat, disait-il, enrichit les fainéants de la dépouille des hommes utiles (3). Laissons à l’auteur sa provocation jubilatoire... Mais n’est-il pas vrai qu’aujourd’hui encore, beaucoup de dépenses publiques, malgré les vifs rappels à l’ordre de la Cour des Comptes, sont autant de « prises » sur les investissements productifs ? (voir les articles de Michel Brulé er d’Hervé Dumez)

Voilà pour les chiffres .Mais ce qui compte en définitive, ce sont les idées, les convictions, les arrière-pensées qui finissent par dessiner la place de l’Etat dans la société. Paradoxalement, c’est chez le père du libéralisme, Adam Smith, que l’on peut trouver la définition la plus claire du périmètre étatique. Selon lui, le « souverain », contrairement aux caricatures véhiculées par les dirigistes, a le devoir d’assurer la sécurité extérieure et de protéger chaque membre de la société contre l’injustice ou l’oppression. Mais voici le troisième devoir : ériger les ouvrages ou institutions que l’intérêt privé ne pourrait prendre à sa charge « parce que jamais le profit n’en rembourserait la dépense ».

On est loin, là, d’un Etat réduit aux fonctions régaliennes : il peut les déborder quand il le faut. Seulement de nos jours on ne sait plus définir le « quand il le faut » ! Deuxième problème, outre celui du périmètre : l’efficacité et la qualité du service rendu. On entend dire fréquemment : il vaudrait mieux que l’Etat en fasse moins, mais qu’il le fasse mieux .Qui donc mettra cela en musique ? Liberté, efficacité, responsabilité : la démocratie n’en demande pas plus. Mais pas moins.



(1) « Notre Etat », par B. Spitz et R. Fauroux, (R. Laffont, 2001)

(2) Rapporté par Pierre Manent, in «Cours familier de philosophie politique » Fayard

(3) Cité par Jean-Marc Daniel, in « Sociétal »no 77,sept 2012