Prospective : Les Indignés et le Changement du Monde
Armand Braun analyse les mouvements protestataires des jeunes générations, soulignant leur frustration face au chômage, à la pauvreté et à l'absence de perspectives. Il met en lumière la nécessité d'un changement profond pour répondre aux défis de notre époque, notamment en matière d'éducation, d'emploi et d'environnement et appelle à une transformation radicale des systèmes en place, afin de donner du sens à la vie des jeunes et de prévenir les dangers d'une montée des populismes.

Le texte d'Armand Braun a été publié dans la « Lettre Prospective » des Conseillers de synthèse de juin 2012. Presaje.Com le remercie d'avoir donné son accord pour la reprise du texte dans nos colonnes.

La crise impose le mouvement. A la racine des mouvements protestataires des deux côtés de l'Atlantique, il y a hélas l'intuition que les gouvernements occidentaux sont incapables de faire face à des enjeux qui les dépassent. Nous continuons à vivre sur ce qui devient une fiction : le maintien du statu quo. Il est grand temps de nous dégager de schémas conventionnels et de rechercher en tout domaine la référence de l'avenir.

C’est parce qu’ils subissent le chômage, la pauvreté et l’absence de perspectives que des centaines de milliers de jeunes manifestent dans les pays que l’on qualifie encore de riches. Ces jeunes, souvent porteurs de réelles qualifications professionnelles, savent que le « nyaka » et les promesses ne valent rien. Leur souci de l’avenir n’en est que plus grand.

Si cette protestation leur attire de nombreuses sympathies, elle ne s’accompagne pas, au delà des slogans, de véritables propositions. Nous subissons les effets de la conjonction entre au moins trois phénomènes différents : l’impact des courants profonds entraînant les sociétés modernes, des problèmes structurels, des ruptures.

Tous ceux qui s’inquiètent – et ils sont des millions – devraient comprendre que notre époque bénéficie d’une très grande chance : tout est à faire. Nous savons que la nature même du travail change et derrière le travail, l’emploi, que nous devons inventer les nouvelles formes de la rétribution et de l’activité professionnelle. Que le péril environnemental est biface, qu’il peut devenir une formidable source de création de richesses. Que d’innombrables contraintes lilliputiennes interdisent l’initiative dans des domaines essentiels. Que l’éducation, source de l’avenir, peut être profondément réinventée… Ce ne sont là que quelques-uns parmi les grands chantiers d’organisation sociale qui devraient être ouverts.

Par contre, ceux qui s’inquiètent ont raison quand ils ont l’intuition que rien ne se fera. Le conservatisme se survit sous de nouveaux habillages : le thème de la régulation sert à re légitimer le corset bureaucratique ; la solidarité et l’égalité sont détournées pour préserver des intérêts corporatistes ; nous avons recours à des mots – croissance, innovation… – dont nous nous réservons de définir ultérieurement le contenu. L’Etat est écartelé entre les besoins et les pressions du présent et les impératifs de la préparation de l’avenir, entre les contraintes internes et les contraintes externes. La dette publique n’est pas sans rappeler les tributs que nous avons dû payer dans le passé, par exemple pour obtenir la libération d’un roi prisonnier ou encore dans le cadre du Traité de Francfort, après la guerre de 1870. Sauf que cette fois, nous n’en voyons pas la fin.

Nous continuons de vivre sur ce qui devient une fiction, la poursuite des statu quo. La peur des uns et l’inconscience des autres expliquent que c’est tous freins serrés que nous abordons les grandes épreuves qui pourraient advenir. Et s’il est une critique à adresser à ceux qui s’inquiètent, c’est de participer de ce statisme : qui donc, en matière d’éducation par exemple, exige autre chose que davantage de moyens ?

Les mécanismes de négociation et de concertation qui convenaient si bien par temps calme deviennent des simulacres. Dans la tempête, c’est de mécanismes de transformation que nous avons maintenant besoin. C’est la prise en charge résolue du changement du monde qui nous permettrait de retrouver ce que beaucoup réclament : du sens à leur vie.

Quoiqu’affirment tant d’esprits distingués, la problématique d’aujourd'hui n’a rien à voir avec celle des années 1930. Elle ne peut être réduite à une querelle entre austérité et relance qui n’appréhende que l’écume des choses et contourne les questions difficiles. Le phénomène des « indignés » (de même que l’émergence du parti « pirate » en Allemagne) porte en définitive sur la volonté de la jeune génération d’assumer son destin. Les artifices

immobilistes qui l’en empêchent peuvent être écartés et nous avons grand intérêt à le faire. Et vite : plus difficiles les épreuves, plus difficiles les réformes de fond, comme on l’observe en Grèce.

Aux récentes élections présidentielles, près d’un Français sur trois a voté pour des partis populistes. Heureusement, ceux-ci sont antagonistes. Mais, dans quelques années, si nous continuons à ne rien faire, nous risquons de connaître à notre tour et par notre faute les situations qui, au début du XXème siècle, ont amené des peuples à se livrer à d’éloquents et criminels idéologues.

La crise impose le mouvement. C’est de la difficulté que peut renaître l’optimisme. Il est grand temps de nous dégager des schémas conventionnels et de rechercher en tout domaine la référence de l’avenir !