Les Français ont une vision négative et fataliste de l'avenir industriel de notre pays. C'est peut-être parce que les relais d'opinion leur parlent de l'industrie de 2008 avec les mots et les concepts des deux siècles précédents. La réalité est bien différente.
Mais comment font donc les Allemands ? L'euro est au plus haut, les prix du pétrole et des matières premières s'envolent, la crise des « subprime » rend les banquiers frileux mais l'économie allemande tient bon et son industrie reste le plus puissant des amortisseurs de chocs conjoncturels. En dépit des vagues de fusions et des premières tensions au sein de l'édifice du capitalisme familial, l'entreprise industrielle d'OutreRhin reste marquée par ses traditions d'indépendance, d'enracinement régional et de volontarisme à l'exportation, trois caractéristiques de ces milliers de firmes de taille moyenne-grande qui, dit-on, manquent tant à la France.
A cette bonne résistance de l'industrie allemande, il est d'usage d'opposer la grisaille de notre paysage productif, le déclin des grands bassins de l'Est et du Nord, les épidémies de délocalisations d'usines et les médiocrités de notre capitalisme sans capital. Mais les Cassandre de la désindustrialisation en font trop : ils entretiennent une image profondément déformée de la réalité. A force de répéter les mêmes lieux communs, on tombe dans la caricature. Et c'est ce qui se passe aujourd'hui en France, bien qu'il faille admettre la permanence d'un environnement juridique et psycho-sociologique plutôt hostile aux valeurs de l'entreprise. Les Français ont une vision partielle et inutilement fataliste de la réalité industrielle dans notre pays. Plus grave : les relais d'opinion s'acharnent à leur parler de l'industrie de 2008 avec les mots et les concepts des deux siècles précédents. Les frontières de plus en plus perméables entre l'industrie et les services, la montée irrésistible de l'immatériel, l'enchainement rapide des ruptures technologiques : tout cela est absent du discours dominant. Le XXIème siècle est pourtant largement entame et il suffit de parcourir l'Ile de France, la région Rhône Alpes, le sud de la Bretagne, les marchés du Nord et de l'Est ou le midi toulousain pour comprendre que le paysage industriel du pays ne se résume pas en une succession de friches envahies par les ronces et les mauvaises herbes.
D'abord il y a l'acquis, ce qui résiste aux coups de butoir de la concurrence des pays à bas coût. Avec deux lignes de combattants aux performances honorables face à leurs adversaires du « marché-monde » : les géants (comme Renault ou PSA) et les « spécialistes » (comme Valeo, Schneider ou Essilor). Par chance, beaucoup sont enracines sur les quatre marchés voues à soutenir la croissance mondiale dans les vingt prochaines années : l'énergie (Total, Suez ou Areva), la construction et les matériaux (Lafarge, Saint-Gobain, Eramet ou Bouygues), l'environnement (Veolia ou Suez Environnement) et l'immense filière alimentation-beauté-santé (Danone, SanofiAventis, L'Oréal, LVMH, etc.). Au total, environ 300 groupes français qui ont des stratégies et des organisations délibérément mondialisées. La plupart ont, hélas, pris acte des faibles perspectives de croissance et de profit de marché français mais ils travaillent en réseau avec plusieurs milliers de fournisseurs, de développeurs et de soustraitants nationaux ou régionaux qui formeront peut-être dans l'avenir le vrai socle de production physique sur le sol national.
Et là, on découvre un territoire français en complète régénération. Avec des voisinages contrastes de bassins d'emplois en grande difficulté, de bastions industriels « relookes » et de « pôles de compétitivité » en plein essor. Cela donne un tissu d'entreprises décousu mais vivant, avec des floraisons de jeunes pousses qui témoignent de l'arrivée aux affaires d'une jeune génération imprégnée d'une culture industrielle en totale rupture avec celle de leurs ainés des « Trente Glorieuses ». Un tour de France des grandes écoles d'ingénieur, des laboratoires sous contrat avec des entreprises et de plusieurs dizaines de pôles de compétitivité - dont trois géants autour de Paris, LyonGrenoble et Toulouse - donne l'image d'un pays traverse par des forces juvéniles et brouillonnes, a l'oppose des représentations négatives et figées du « voyageur qui revient de Chine et qui éprouve des Roissy l'impression d'un pays sur le point de sortir de l'Histoire.
1 - Niches, créneaux et réseaux
L'industrie vit une double révolution : d'un côté, la fin du « fordisme » et de l'organisation tayloriste du travail ; de l'autre, la globalisation des marchés qui oblige à se positionner clairement dans l'espace géographique (oui, géographique). L'ouvrier d'aujourd'hui travaille avec un portable et n'est plus enferme trente-cinq heures par semaine dans la solitude d'un poste de simple auxiliaire de la machine. De son côté, le chef d'entreprise industrielle ne dit plus seulement qu'il vend des produits, il se pose en « Vendeur de solutions », ce qui n'est pas une coquetterie de vocabulaire mais l'affichage d'une totale « orientation client ». Naguère, les mondes du « B to B » (business to business) et du « B to C » (business to consumer) vivaient dans des univers différents. Ils avaient des codes et des langages différents, très techniques dans un cas, très « marketing » dans l'autre. Désormais, que l'on soit décolleteur au service de l'industrie automobile ou producteur de yaourt s'adressant à la « ménagère de moins de 50 ans », les mêmes préoccupations conduisent à adopter les mêmes démarches d'analyse des besoins et d'offre de service.
Pour les chefs d'entreprise décomplexes aux commandes des PMI de croissance, la mondialisation ne ferme pas le jeu industriel. Elle ouvre le champ des possibles. L'exemple le plus éclairant est celui des « biens intermédiaires », cette immense famille de produits qui entrent dans la composition d'un produit fini mais dont l'acheteur ignore la genèse complexe. L'électronique et l'automobile, les deux champions de la division internationale du travail, sont loin d'être les seuls secteurs concernés. Les industriels ont pris l'habitude de travailler en réseau. A la chaine de production de la grande usinecathédrale d'autrefois a succédé la chaine des entreprises impliquées dans un projet commun. L'émiettement des processus de fabrication, les jongleries que permettent les nouveaux outils logistiques et les gisements inexploités de nouvelles formes de services expliquent l'apparition en continu de nouveaux espaces de conquêtes pour les jeunes entreprises en quête de petites niches ou de larges créneaux.
2 - Les trois espaces de l'industrie
Aujourd'hui, la vocation industrielle d'un pays comme la France ou l'Allemagne s'accomplit dans trois espaces différents : le marché intérieur, le marché de l'Union européenne et le marché mondial. Trois mondes, trois logiques différentes ou les facteurs monétaires ont une importance cruciale. Pourquoi l'Allemagne reste-t-elle la première puissance exportatrice mondiale ? Parce que forte de ses catalogues de produits exclusifs ou à forte valeur ajoutée, elle garde la maitrise de ses prix. Mais aussi parce qu'elle facture la plus grande partie de ses exportations en euros. L'an passé, les ventes extérieures de l'Allemagne ont été libellées a 80% en euros et a 13% en dollars. Cela explique sa résistance a l'effondrement de la monnaie américaine, si dramatique pour les ventes d'Airbus en dollars. Si les grands groupes français ont délibérément opte pour des stratégies mondiales, l'Europe des Vingt Sept - et des pays limitrophes de l'Est et du Sud - devrait être considérée comme le joker des apprentis exportateurs. Une école du grand large à l'abri des problèmes de change. Un champ d'action technologique et commercial vertueux pour aider les acteurs de la relève entrepreneuriale à asseoir le nouveau modèle industriel de notre pays. Elle est là cette relève, bien réelle, bien consciente des contraintes et des pesanteurs du marché francofrançais. Elle a tout à gagner à s'arrimer dans l'espace élargi, multilingue et libéral d'une Union dont beaucoup d'Européens ignorent les trésors...