Plus loin, plus haut
Dialogue entre Jacques Barraux et Michel Rouger autour des ambitions de PRESAJE pour les dix prochaines années, en mettant l'accent sur l'adaptation aux mutations de la société française et mondiale.
  • Jacques Barraux : Dix ans après la création de l'institut PRESAJE, en 2002, pourquoi vouloir « transformer l'essai » avec les Amis de PRESAJE et les publications PREMICES?
  • Michel Rouger : Pour continuer ce que nous avons entrepris il y a dix ans et le réussir en l'adaptant aux dix ans à venir. Plus que jamais, il faut comprendre et faire comprendre l'intérêt pour la société de faire vivre l'Economie, le Droit et la Justice en bonne harmonie. La fonction de PRESAJE reste ce qu'elle fut à sa naissance, par analogie imagée avec celle du Pont au change qui relie le Paris législatif et universitaire de la rive gauche au Paris économique de la rive droite, en traversant l'ile de la cité judiciaire. Fonction très différente de celle des réservoirs de Montmartre - tanks - qui irriguent les hauteurs de la capitale, voire, par une autre analogie, la France « d'en haut ».

    Au cours des années 90, la société française a choisi de quitter son modèle économique et social national pour rejoindre celui de l'économie occidentale et concurrentielle globalisée. Elle y a installé ses multinationales privatisées et ouvert son territoire aux productions de leurs concurrentes. Elle s'est mondialisée en acceptant les règles de gouvernance de ce modèle global, en même temps qu'elle s'européanisait en abandonnant sa monnaie, en incluant les directives communautaires dans son droit et en soumettant ses institutions judiciaires au contrôle de celles de l'Union européenne.

  • Jacques Barraux : Partant du constat des changements qui attendent la France, quelles missions de recherches sociétales souhaitez-vous confier au réseau des Amis de PRESAJE et aux futurs auteurs des Cahiers PREMICES ?
  • Michel Rouger : Une fois accomplies, ces révolutions ont conduit la France à adopter et rejoindre ces deux modèles, le global et le communautaire, et à subir leurs propres mutations qui l'ont fait entrer dans une crise cyclique. A ces effets s'ajouteront ceux de deux autres mutations majeures, qui se développeront dans les années 2010, par les technologies de la communication qui transformeront la diffusion des savoirs, et par les comportements des nouvelles générations qui transformeront l'organisation des pouvoirs. Ces réalités nous imposent d'adapter la production de nos recherches sociétales. Pour réussir cette adaptation, notre projet 2012 comporte quatre objectifs.

    Développer nos équipes de chercheurs, en qualité et en quantité, étendre notre compétence technique et internationale en s'alliant avec des partenaires universitaires français et étrangers : ce sera la mission de l'association et du réseau social des Amis de PRESAJE qui les rassemblera. Assurer la présence de nos travaux dans les débats de société : ce sera le rôle de notre nouveau site web ouvert au grand public. Ajouter des publications de recherches, sous forme numérique, les cahiers PREMICES, qui complèteront celles de nos ouvrages collectifs papier avec les éditions DALLOZ.

  • Jacques Barraux : Avez-vous déjà établi un premier programme des travaux lancés dès ce automne ?
  • Michel Rouger : Nous avons retenu quinze programmes de recherches appliquées aux secteurs de la micro économie qui rassemblent l'essentiel des activités des Français. Tous n'appartiennent pas à ce « grand méchant marché », qui pourtant les fait vivre. Mais tous sont régis par les lois de l'offre et de la demande lorsqu'ils créent ou détruisent les emplois qui feront vivre la jeunesse de demain. Qu'on le veuille ou non ! L'interdépendance de ces secteurs est telle qu'elle impose de les traiter dans une vision globale (pas seulement hexagonale) et transversale, pour compenser la verticalité de nos pratiques administratives issues du métissage entre celles de l'Empire et de celles de la République.

    Six programmes s'appliqueront à la vie courante : Santé & médecine - Sport & santé - Alimentation & nutrition - Habillement - Environnement & logement - Transports. Six à la vie en société : Droit & Justice - Production & distribution - Finance & prévoyance - Organisations politiques - Sécurité & défense - Economie criminelle. Trois aux œuvres de l'esprit humain : Formation & éducation - Médias & communication - Culture & loisirs. Ces recherches étudieront les effets conjugués des mutations sur le niveau d'activité des secteurs microéconomiques étudiés, les normes du droit hexagonal, devenu local, le fonctionnement de l'institution judiciaire nationale.

  • Jacques Barraux : Comment allez-vous lancer les premiers chantiers ? Avez-vous prévu des partenariats?
  • Michel Rouger : D'abord avec nos propres moyens, ceux qui ont fait vivre l'institut PRESAJE, qui lui ont permis de se développer avec succès. L'équipe de seniors expérimentés, maîtres d'ouvrage de ce chantier, a su former des successeurs plus jeunes (45 ans d'âge moyen) tout aussi compétents, qui en seront les maîtres d'œuvre. Ce sont eux qui rassembleront le réseau social des chercheurs et organiseront les travaux, en attendant d'assurer la relève.

    Ils ne seront pas seuls. Nous associons des partenaires scientifiques qui ont, avec leurs propres chercheurs, le niveau et les moyens de partager nos ambitions : l'Ecole de Paris du management/Ecole des mines, l'Université de Paris Ouest/Fides, l'Université de Chicago à Paris, l'Institut européen des systèmes biologiques et de la médecine, l'Ecole de management de Grenoble, l'Association européenne Sport et citoyenneté, le groupe belge d'éditions scolaires et universitaires De Boeck-Larcier-Bruylant. Ce panel de grands organismes de recherches, extensible plus tard, nous aidera à produire les travaux de qualité, à la fois globaux et diversifiés, exigés par le projet.

    Le Fonds de dotation PROMESSE sera la pièce institutionnelle du dispositif. Son objet social déclaré est double. Financer la recherche sociétale, au travers des travaux des chercheurs associés, auteurs des études. Opérer au sein de la société de la connaissance en offrant gratuitement au grand public les travaux qu'il finance. Ce Fonds est dirigé par des personnalités dont la compétence et l'expérience sont reconnues, tant en matière économique, sociale, financière, juridique que technique.

  • Jacques Barraux : Le public traditionnel de PRESAJE se recrute dans les mondes du droit et de l'économie. Souhaitez-vous élargir votre audience ?
  • Michel Rouger : Nous voulons toucher tous les Français qui s'intéressent aux problèmes de leur vie quotidienne. Souvenez vous, en novembre 2007, PRESAJE a organisé, avant tout le monde, le premier grand colloque sur les agences de notation. Dix mois avant la succession des crises financières ouvertes par la faillite de la banque Lehman Brothers. Le choix de ce thème de débat a révélé la justesse de notre vision sur un sujet qui pèse sur le présent comme il pèsera sur l'avenir. A partir de cette opération, nous avons analysé les conséquences qui affecteraient la société française, du fait des bouleversements géostratégiques, géoéconomiques qui étaient prévisibles et seraient durables.

    Soyons clairs, PRESAJE n'a pas la prétention de refaire le monde de la finance. Il y a tant de candidats pour y prétendre ! Nous n'irons pas piétiner leurs jardins, même ceux qu'ils ont laissé envahir par les mauvaises herbes, sans les voir pousser. Nos recherches sociétales seront au service de l'individu, nos lecteurs, vous et moi. Ceux qui sont toujours les « prêteurs en dernier ressort » qui soldent l'addition des opérateurs défaillants. On doit les aider, par la pédagogie, à participer aux décisions prises en dernier ressort. Avec le temps, nous viserons le grand public. Grâce au web.

    C'est pourquoi les cahiers PREMICES, dédiés à la publication gratuite des recherches entreprises, sous forme numérique, s'ajouteront dès octobre prochain aux lettres périodiques, comme le feront les vidéos reportages début 2012.

  • Jacques Barraux : En quoi la recherche sociétale que vous voulez promouvoir se distingue-t-elle des travaux de nature plus politique des « Think Tanks » classiques ?
  • Michel Rouger : La recherche sociétale intègre tous les éléments qui organisent la vie EN société - le système politique parmi les autres - dont, en priorité, le Droit, l'Economie, la Justice qui déterminent les modes de vie. La recherche politique, dominante en France, limite son champ d'études à deux éléments, mis en opposition, le social et l'économique, par les pouvoirs d'Etat qui organisent la vie DE la société. A la place des Français qui voient leurs choix réduits à cet antagonisme. C'est l'exception française. L'accumulation des phénomènes d'ouverture vers l'Europe et vers le monde a tout changé, en profondeur, comme on l'observe dans les transformations qui affectent les sociétés archaïques.

    Ces mutations, de nature historique, ont des conséquences sur la démographie, les territoires, les institutions et la vie quotidienne des gens. Depuis des siècles, la France en a connu de multiples, liées à ses conquêtes, à ses défaites militaires, à ses guerres internes, religieuses, coloniales, idéologiques. La guerre actuelle qui oppose l'économique et le social fait rêver certains au grand retour vers le passé, en réinventant la France zone libre de l'Europe comme en 1940/1942. Il ne resterait alors à la jeunesse que le travail obligatoire à l'étranger. Une bonne pédagogie sociétale évitera ce cauchemar.

    Récemment, la France s'est préservée des conséquences des guerres économiques et financières, qui préparent les conflits militaires, en rejoignant l'Europe. En démocratie, ces choix de préservation, face aux risques des mutations historiques violentes, appartiennent au système politique qui prépare l'action des gouvernants de la Nation. Les choix d'adaptation aux mutations technologiques et comportementales appartiennent à la société elle-même. Sinon la vie EN société, comme la vie DE la société se bloquent. Ce que tout le monde déplore aujourd'hui.

  • Jacques Barraux : Aux mutations que vous décrivez s'ajoute l'évolution - voire la cohabitation plus ou moins forcée - des grands systèmes de droit. L'institut PRESAJE retrouve là son terrain de veille...
  • Michel Rouger : Il l'explore depuis 15 ans ! Dès 1996, nous avons ouvert les débats, à SAINTES, poursuivis par PRESAJE à Royan, avec des juges, des responsables politiques, des représentants du monde du Droit et de l'Economie, sur un thème général : Justice et Société. 500 hauts responsables ont fait vivre ces 15 colloques interactifs, générateurs de richesses documentaires et d'échanges formateurs, de grande qualité. Les conclusions tirées et publiées éclairent les évolutions qui découperont l'Economie, le Droit et la Justice selon trois régimes : le local - maîtrisé, l'européen - négocié, et le global - imposé.

    Les activités économiques, financières et industrielles mondiales suivront les règles imposées de la SOFT LAW d'origine anglo-saxonne. A vocation globale, ces règles sont basées sur la primauté du contrat dans les échanges économiques et sur les standards de la gouvernance à laquelle toutes les économies occidentales se sont ralliées. Les mêmes activités exercées dans le champ européen suivront les règles du système communautaire, issues de négociations, appliquées par directives. Les activités qui resteront locales, hexagonales en France, suivront les règles du droit national. A chaque niveau correspond déjà une administration : mondiale (OMC), européenne (les DG), locale (ministère).

    Les activités juridiques suivront ce démembrement irréversible du domaine du Droit, tout en évoluant vers une convergence dans ses modalités d'application. Les standards imposés de la SOFT LAW, les règles de gouvernance, les pratiques induites par les différences culturelles et les objectifs géo politiques des opérateurs conduiront à mettre en œuvre des modalités de régulation qui feront converger les systèmes juridiques. Ce qui est déjà le cas des directives européennes, sous forme d'une MIXED LAW, négociées au sein de la Communauté. Quant au droit national, il subira, par cohabitation avec deux systèmes, un métissage de son droit processuel civil et pénal.

    Les institutions judiciaires connaitront des évolutions symétriques. La SOFT LAW mondiale les familiarisera, en matière économique, avec la force des contrats privés face à la loi, les vertus de la médiation, de l'arrangement, de l'arbitrage, de la compensation financière préférée à la sanction pénale. La MIXED LAW européenne s'installera en étendant au modèle français les critères d'indépendance des fonctionnaires à statut spécial que sont les magistrats de l'ordre judiciaire. La gestion des procédures internes devra se transformer pour ne pas encourir les griefs des institutions européennes sur la durée des procès et la protection des droits des justiciables. Tout cela est connu des spécialistes. Il est temps de l'expliquer aux Français qui sont tous concernés.

  • Jacques Barraux : Quelle est votre feuille de route ?
  • Michel Rouger : Apporter une vision et une approche sociétale de la vie EN société, par le Droit, l'Economie et la Justice. En complément de l'approche politique et de la vision institutionnelle de la vie DE la société.

    Agir au plus près des micro-éléments de la vie pratique pour compléter les macrorecherches de la vie théorique. Il faut partir du bas, de l'application, et aller vers le haut, lieu de la décision théorique.