My Company Speaks English
Michel Rouger et Pierre-Alexandre Petit partagent leurs visions des avantages et des limites de l'utilisation de l'anglais dans le monde de l'entreprise.

Michel BERRY, ami et partenaire de l'Institut Presaje avec l'Ecole de Paris du management, nous a fait connaitre le projet d'une thèse, baptisé OGLEF, par un jeune ingénieur du corps des Mines, Jérôme Saulière (X 2005). Ce projet mérite d'être connu et aidé. Optimiser la Gestion des Langues dans les Entreprises françaises .

A cet effet, Presaje a interrogé deux autres proches, directement concernés par la fiction imaginée par le jeune thésard, celui d'une société qu'il a baptisée « Globum » et qui s'applique à l'usage que le monde de l'entreprise fait de l'anglais. En rapprochant leurs réflexions sur le sujet, le résultat obtenu est original. D'autant plus que l'un est le petit-fils de l'autre. Le premier sorti en 2010 de l'Ecole de Management de Lyon est, « English speaking » oblige, Junior Financial Controller dans le premier groupe mondial d'assurances. Le second, entré à l'Ecole de la vie en 1945, conseille des groupes multinationaux et arbitre leurs conflits, après avoir été banquier et juge.

Le témoignage du junior et les profits à tirer de la langue anglaise

Intéressant, isn’t it, but very, very strange. J’ai eu beau chercher partout dans le cas « Globum », je n’ai trouvé aucune femme, nulle part. Ceci pourrait bien expliquer cela. J’ai pensé à mon oncle me disant : tu as raté le Conseil de révision, moment le plus drôle de la vie à l’armée, la trouille des mâles devant la nudité. Le rapport des mêmes avec l’anglais, tel qu’on le décrit chez Globum, repose sur le même complexe. Les femmes on ne dit pas ?

Dans mon job, les mails sont en anglais, les Power Point aussi, jusqu’à la réunion hebdomadaire qui ne se passe en français que si les autres bureaux du monde ne sont pas connectés en visioconférence. C’est évident, la langue anglaise, norme de communication internationale, à la fois réductrice dans le temps de l’expression et hyper extensive dans l’espace, permet d’utiliser des pools d’opérateurs interchangeables et globaux. Ces deux critiques sont probablement fondées mais elles ne m’inspirent aucun sentiment de révolte. Elles présentent même beaucoup d’avantages, pour ceux qui envisagent de s’expatrier.

« Globum » s’applique à l’usage que le monde de l’entreprise fait de l’anglais. J’ai connu les mauvaises expériences de téléphone au Pays-Bas, dans au moins 3 langues. J’ai souffert du même inconfort à présenter en anglais devant un auditoire exclusivement français pour les cours à l’école (la moitié en anglais). Une fois ces obstacles surmontés, après avoir revu à la baisse son estime personnelle, il est plutôt agréable de pouvoir s’adresser et d'être accessible à tous dans n’importe quel pays du monde.

Mes meilleurs souvenirs à l’étranger sont les rencontres avec les gens – le plus souvent non anglophones – grâce à l’anglais. Le problème n’est pas que le Chinois parle mal l’anglais, c’est que l’Anglais ne soit pas obligé de parler chinois. En lisant ce texte, je suis un peu choqué de voir que le Chinois déjeune encore seul, au bout d’un an, car ses collègues français ont eu peur qu’il les juge sur leur anglais. S’ils avaient pris la peine de parler avec lui, il aurait appris le français en 3 mois (les Chinois sont ni plus forts ni moins forts que les Français pour les langues). Aux Pays-Bas, mes collègues me parlaient tous dans leur langue maternelle. Je leur demandais de répéter en anglais si je ne comprenais pas. C’était la règle.

Au bout de 4 mois, je pouvais lire et écrire de manière basique l’espagnol, l’italien et le néerlandais en plus de l’anglais et l’allemand. Il était très dur de parler ces langues mais, au moins, je pouvais participer à des conversations, même si je répondais en anglais. Il y avait une réelle volonté d’interagir, de leur côté comme du mien. Personnellement, je n’ai pas vraiment l’impression de “subir” l’influence anglo-saxonne. Je comprends la vision « Globum », je ne la partage pas.

Le témoignage du senior et les limites de l'usage du « Speaking english »

Il y a une quinzaine d’années, le très sérieux « Center for Europe Reform » de Londres a publié une prospective à 10 ans dont les hypothèses sont proches des critiques exprimées dans le projet « Globum ». Sous la plume de son directeur, Charles Grant, bilingue accompli, il était dit qu’en 2008, la France de Martine Aubry se retirerait des Institutions européennes pour ne pas avoir à subir le monolinguisme anglais, adopté par tous ses partenaires. Autrement dit, si l’Europe « speaks english », je m’en vais ! Que fera mon entreprise alors ?

Pour répondre, par l’expérience, il faut sortir de chez « Globum » et ouvrir le débat sur le cas de ceux qui ne parlent que leur langue, initiatrice, dite maternelle. Les Français sont caractéristiques de cette propension qui fit dire à un humoriste qu’il leur était plus facile d’être monolingues et polygames que polyglottes et monogames. Au-delà du trait amusant, il reste que, dans la langue anglaise, médiatrice du tourisme et du grand business, on peut très bien opérer, efficacement et fructueusement, pour + plus de 80 % des décisions, avec les quelques centaines de mots utiles à l’interaction évoquée par le junior.

Ce fut vrai, avec l’Allemand, pendant l’Occupation dans les années 40, avec l’Américain lors de son aller et retour en Europe dans les années 40/50, avec le boom du tourisme européen exotique et nord-américain dans les années 60/80, comme avec la mondialisation des années 90. La rupture majeure, technologique et comportementale, s’est produite avec la diffusion massive, mondiale, des instruments de la communication numérique totalement anglicisés. Ils ont accru la propagation de la culture et de la langue des marchands, donc du business.

Est-ce irréversible, généralisable, au point que tout le monde devra « speaquer anglish » comme le traduit le savoureux accent du midi français. Evidemment non !

Le droit et la justice qui scellent les pactes sociaux des communautés nationales résisteront à la langue du commerce. Elle trouvera ses limites aux portes des parlements et des prétoires, pour longtemps encore. La langue anglaise, expression d’une vraie culture, mérite mieux que l’usage qui en est fait, voire qui la défait, par son affectation au « Trading ». Il n’est pas étonnant que la langue française, qui fut vouée au XIXème siècle à la noblesse des échanges de la diplomatie et du droit, réagisse, chez Globum, avec le style du persiflage de cette époque. Aussi étonnant qu’encourageant, est que cette réaction vienne d’un « Techno ». Bravo !