Une fenêtre de sortie pour échapper à la désindustrialisation
La France a été physiquement diminuée par la Première Guerre mondiale et moralement dégradée par la Seconde. Elle a ressurgi au seuil des années 50, révélant son génie industriel à la face du monde. Mais les chocs pétroliers des années 70 ont introduit le virus sournois de la perte de compétitivité. La litanie des fermetures d'usines n'a plus cessé depuis lors. Le tissu industriel est déchiré mais il n'est pas détruit. Une chance s'offre à la France d'échapper à la fatalité de la désindustrialisation.
La France est-elle encore une puissance industrielle ? Oui, en dépit d'une saignée effrayante et continue qui vide de sa substance une large partie du territoire. Tous critères confondus, notre pays figure aujourd'hui dans le cercle des vingt nations - anciennes et nouvelles gloires - qui dominent l'industrie mondiale. Pourquoi ce chiffre de vingt nations ? N'est-ce pas une façon d'avouer que la France ne figure plus dans le groupe des cinq ou dix leaders mondiaux ? Oui et non. Oui, elle a laissé objectivement s'enclencher une spirale du déclin à partir des années 80 : détournement massif de l'épargne vers d'autres destinations que celle de l'investissement industriel et, si l'on peut dire, perte consciente et assumée de compétitivité. Pourtant, tout n'est pas perdu. En dépit d'une actualité toujours aussi éprouvante sur les fermetures d'usines et les plans sociaux, la France reste un acteur qui compte sur la scène. L'heure de vérité approche. Actuellement ouvert et flottant, l'échiquier scientifique, technique et industriel mondial va à nouveau se figer au cours de la décennie qui commence.
Nous sommes en 2010 et les codes de lecture du XXe siècle sont définitivement dépassés. La manière de décrire la planète, d'enseigner la géographie, d'évaluer la puissance des nations n'a plus rien à voir avec celle des années qui ont précédé le basculement de la moitié du monde - ex-URSS et Chine en tête - dans le camp de l'économie mondialisée.
L'irruption de nouveaux acteurs casse les hiérarchies et ouvre une période de transition sur la plupart des marchés.
La géographie, les Français savent qu'elle a changé. Ils ont toujours été prompts à fantasmer sur la « surpuissance » des autres - avant-hier l'Allemagne, hier l'Amérique, aujourd'hui la Chine. Cent fois annoncé, le déplacement du centre de gravité de l'économie mondiale est désormais une réalité attestée par dix années d'écart de croissance entre l'Asie et l'Occident. Il s'accompagne d'une redistribution radicale des forces de production et de consommation de l'Asie du sud à l'Amérique latine en passant par l'Afrique et le Moyen-Orient. Nous voici dans la phase du grand désordre. Les réseaux, les alliances, la distribution des rôles : rien n'est figé, tout est en chantier. Poussées par une démographie active et un irrésistible appétit de croissance, un « cluster » de jeunes nations ouvre le jeu industriel que les deux économies dominantes du moment - les Etats-Unis et la Chine - seraient fortement tentées de fermer. Leur refus de l'ordre établi n'est pas une mauvaise nouvelle pour l'Europe. Vieillissante, marginalisée aux yeux des observateurs superficiels, elle reste riche de ses compétences accumulées et... de ses contradictions. Le chahut déclenché par les nouveaux concurrents lui donne l'occasion de sortir de ses routines, de nouer de nouvelles coalitions, de réveiller son génie créatif. L'intérêt immédiat des Européens est de se préparer mentalement à être en position d'écoute et d'accueil. De chercher à transformer les impulsions, les forces et les idées en provenance d'un Orient sur lequel s'arrête aujourd'hui le balancier de l'Histoire. Il est aussi de prendre conscience de l'atout précieux que représente l'engagement « hors frontières » de dizaines de milliers d'entreprises européennes. Avec de précieuses positions dans les clubs de leaders : 535 sociétés européennes (dont 64 sociétés françaises) figurent au classement des 2000 premières entreprises mondiales publié cette année par le magazine « Forbes ».
Le moteur de l'industrie, c'est la technologie.
La disparition des cheminées d'usines est à l'origine d'un malentendu. L'explosion du « virtuel », la dématérialisation de l'économie et la part majoritaire des services en aval des processus de production n'annoncent nullement la «fin de l'industrie ». Au contraire, la science et la technologie sont plus que jamais les déclencheurs des cycles d'affaires dans l'économie moderne : santé, alimentation, défense, communication, énergie, transport, habitat etc. L'industrie est la passerelle obligée qui conduit aux mondes du service, du logiciel et du marketing. Or la France, comme une bonne dizaine de pays d'Europe - y compris la Grande-Bretagne, contrairement aux idées reçues - reste l'une des grandes puissances techniciennes de la planète. Un domaine où la mondialisation est la règle, mais où il faut savoir jongler entre l'action offensive à découvert et l'action défensive (protection juridique, art de l'alliance, maîtrise du rapport de force).
Depuis l'avènement du numérique et l'interconnexion des lieux de savoir et des centres de R&D, la technologie - comme la science - progresse essentiellement par l'échange et le partage d'informations. La fragmentation des marchés va de pair avec la spécialisation croissante qu'impose l'explosion des retombées du progrès scientifique et technique. Les Etats-Unis s'avouent incapables de produire sur leur sol l'intégralité des éléments qui entrent dans la fabrication d'un I-Phone ou d'un I-Pad. A l'inverse, un Airbus européen ne peut pas voler sans intégrer des équipements que seuls les Etats-Unis sont capables de fabriquer.
Le monde de la production est une galaxie en expansion où se croisent des développeurs, des intermédiaires, des ensembliers, des mono-producteurs, des investisseurs, tous reliés à des réseaux : forums internet, accords de coopération, joint-ventures, sous-traitants de premier, deuxième, troisième rangs, etc. Mais la technologie - aussi fragmentées que puissent être les spécialités « nationales » - reste le marqueur du niveau industriel d'un pays, c'est-à-dire de tout ce qui précède, entoure et accompagne l'usine ou l'atelier. Le marqueur de ses savoir-faire, de ses domaines protégés - brevets, licences, secrets de fabrication. Une « usine tournevis », fut-elle géante, ne hisse pas une nation au rang de puissance industrielle. Le destin du « made in » d'un pays se forge par l'accumulation, depuis l'école jusqu'au service après-vente. Il dépend du niveau de culture technique, de la qualité du système de formation professionnelle, de la vitalité du tissu d'entreprises, de la fluidité des rapports inter-entreprises, du rythme de lancement de produits innovants, de la compétitivité de ses usines...
Pas d'industrie sans souci de compétitivité.
Les colères élyséennes sur les productions délocalisées de Renault et les manifestes colbertistes pour le retour d'une politique industrielle offensive se heurtent à des évidences arithmétiques. Idée simple et imparable : pour maintenir ses usines en France, un industriel doit pouvoir fabriquer à des coûts plus ou moins comparables à ceux de ses concurrents. L'avantage que procure une différenciation par l'innovation est souvent fragile et temporaire. Tôt ou tard s'impose la règle du coût standard imposé par celui qui tire les prix vers le bas. Renault, Peugeot, Schneider, Total ou EADS ont l'impérieuse obligation de scruter en permanence les trois indicateurs qui conditionnent le destin des territoires : le coût du travail en France, en Europe et dans le reste du monde (salaires et charges sociales), la pression fiscale (total des impôts directs et indirects), le risque de change (rapport monnaie forte - monnaie faible).
Peut-on encore produire en France ? Au regard de ces trois indicateurs, beaucoup sont tentés de répondre par la négative et d'adopter une attitude fataliste sur l'avenir de l'industrie dans notre pays. La médiocrité du débat public à coloration protectionniste n'est pas de nature à les rassurer, de même que les signaux négatifs adressés aux marchés extérieurs : séquestrations de cadres d'entreprises étrangères, destructions de plantations d'OGM, grèves à répétition, blocage des réformes...
Mais les Cassandre ont tort car ils s'en tiennent à des jugements de surface. L'industrie française est un monde complexe avec ses zones d'ombre et ses zones de lumière. Elle rassemble des métiers et des entreprises aux contraintes et aux feuilles de route profondément hétérogènes. Quoi de commun entre des secteurs exposés et des secteurs protégés (ce qui dispense des comparaisons de coûts salariaux et fiscaux avec l'étranger) ? Entre des grandes entreprises engagées sur le marché mondial et des entreprises de taille moyenne évoluant dans le seul espace de l'Union européenne (ce qui évite le risque de change) ? Entre des produits de haute technologie et des produits de conception courante (ce qui relativise les problèmes de propriété industrielle) ?
Déclinante ici, résistante là, exposée à des vents contraires, les uns destructeurs, les autres régénérateurs, l'industrie française sait qu'elle n'a pas intérêt à déserter l'espace national. Mais encore faut-il que les Français sachent que l'on est ici dans un monde de rationalité. Une bonne politique économique vaut mieux qu'un discours incantatoire sur les vertus du nationalisme industriel.