C'était il y a quelques mois à la « Une » de « The Economist ». On y voyait Lénine sur une couverture à fond rouge, fumant un gros cigare sous un titre provocateur : « The rise of state capitalism ». Dans un dossier de 14 pages, le magazine britannique prenait acte du démarrage officiel d'une nouvelle séquence de la mondialisation industrielle. Il notait la coïncidence entre la crise du capitalisme libéral occidental - norme universelle de la mondialisation depuis les années Reagan-Thatcher jusqu'à la faillite de Lehman Brothers - et la montée en puissance d'un néocapitalisme d'Etat dans les grandes économies émergentes, Chine, Brésil, Inde, Russie et pétromonarchies en tête. Désormais, deux familles d'entreprises de poids comparables se partagent le contrôle des marchés et dessinent la géographie industrielle de la planète. D'un côté des entreprises privées, grandes ou petites, cotées ou non, libres de leurs mouvements et fonctionnant à l'occidentale. De l'autre, des entreprises contrôlées plus ou moins directement par des Etats décideurs ou co-décideurs de leurs stratégies de conquête. Ainsi, deux cultures théoriquement irréconciliables - celle du libre marché et celle du dirigisme - se confrontent ou s'influencent au quotidien dans la totalité de l'espace mondialisé. Le partage des territoires dans les secteurs d'avenir du numérique, des bio-industries ou de l'énergie, l'organisation des circuits de soustraitance dans l'automobile ou l'informatique, l'animation du marché international des fusionsacquisitions, la chasse aux aides publiques là où elles prolifèrent : partout l'hybridation idéologique des opérateurs est la règle. Le monde des affaires est devenu un forum baroque où se mêlent des capitalistes à l'ancienne, des sélectionneurs de fonds souverains, des anarchoentrepreneurs à la mode californienne, des sous-marins de gouvernements autoritaires...
L'Etat-patron en 2012, trop faible, trop décalé.
L'économie mixte, le dirigisme industriel, l'économie française en est imprégnée depuis un siècle. L'élection de François Hollande et l'arrivée de la gauche au pouvoir au moment précis où les investisseurs publics des économies émergentes partent à l'assaut des marchés allait-elle être l'occasion d'un élan de type néo-Programme Commun de 1981 ? Non bien sûr. Personne n'y a cru pendant la campagne présidentielle et personne n'y voit aujourd'hui la solution à la sortie de crise qui traumatise le pays. Les imprécations inoffensives car trop caricaturales d'un Jean-Luc Mélenchon et la trop vague lettre de mission du nouveau « ministère du Redressement Productif » sont les révélateurs d'un modèle public français qui se reconnait trop faible et trop décalé par rapport aux nouvelles réalités du marché mondial.
Le capitalisme d'Etat, la France en a une amère expérience car il a produit beaucoup moins d'Airbus, de TGV et de centrales Areva que de Plans machines-outils, de programmes Concorde et de Plans Calcul. Du pire (souvent) et du meilleur (parfois). Les finances publiques exsangues balaient aujourd'hui l'espoir d'un recours massif aux solutions d'autrefois. La mystique des grands projets a cessé d'inspirer la technocratie d'Etat.
Le capitalisme d'Etat né de la guerre.
Mondialisée comme l'Allemagne et la Grande-Bretagne à la veille de la guerre 1914, l'industrie française a plongé dans l'étatisme et le dirigisme aux moments les plus sombres de l'histoire du pays et dans ses périodes de ruptures politiques majeures. Pendant la guerre de 1914-1918, sous le Front Populaire, sous le gouvernement de Vichy, à la Libération et au lendemain de la victoire de la gauche en 1981. Dirigisme de droite autoritaire pendant les guerres. Dirigisme de gauche d'inspiration révolutionnaire en 1936 ou en 1981. Des situations d'exception suivies d'éclaircies médiocrement libérales puisque chacune des séquences d'interventionnisme de droite ou de gauche laissait en héritage sa couche sédimentaire d'organismes publics ou para-publics, de lois, de règlements et de participations en capital oubliées dans les recoins des budgets publics. Bilan : une construction polymorphe et budgétivore, un échafaudage byzantin, un entrelacs de territoires publics ou semi-publics aux mains de coalitions jalouses, les unes techniciennes - les grands corps de l'Etat - les autres politiques ou liées à des lobbies. Le tout sous la coupe d'une Inspection des Finances arrogante et hors champ de la République.
Une industrie, trois familles d'entreprises.
Les nationalisations de 1936, 1945 et 1982 ont fracturé à jamais le corps productif français en deux grands ensembles. La science politique devrait ainsi élargir au monde de l'entreprise la traditionnelle distinction opérée entre « les deux France » de la politique, des mœurs et des idées. Il y a d'un côté la France des entreprises issues de l'économie administrée et de l'autre, celle des entreprises indépendantes (dominée par les sagas familiales). Avec entre les deux, un épais maquis d'entreprises plus ou moins « mixtes » selon le pourcentage d'actionnariat public ou selon le degré de dépendance à l'égard de l'Etat.
Retour en 2012. Une telle géographie du capital peut-elle devenir un atout à l'heure du rééquilibrage mondial entre capitalisme libéral et capitalisme d'Etat ? Le modèle EDF, le modèle L'Oréal et le modèle mixte EADS ne sont-ils pas aujourd'hui d'une égale légitimité sur le marché mondial ? La révolution annoncée du « manufacturing » et le double choc fondateur de l'économie numérique et des sciences de la vie n'impliquent-ils pas la mise en place de platesformes collaboratives entre les mondes du public et du privé (entreprises, laboratoires, universités, services publics) ?
Hélas, deux obstacles de taille compromettent les chances d'une combinaison réussie entre les deux univers, condition de la renaissance industrielle de notre pays.
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Le rendez-vous manqué avec l'Histoire.
L'année 2012 s'achève sur le courageux plaidoyer du rapport Gallois sur le lien compétitivité-croissance. Les élus de droite ont beau jeu d'ironiser sur les velléités d'une gauche dite archaïque et mal préparée à la conduite du pays. Ils oublient l'essentiel. Le rendez-vous avec l'Histoire, c'est elle, la droite, qui l'a manqué en 2007, dans les six mois qui ont séparé l'élection du président Sarkozy du déclenchement de la crise des « subprimes » aux Etats-Unis. La France disposait alors d'une fenêtre de tir pour traduire en actes le discours libéral du candidat victorieux et solder un quart de siècle de dérive criminelle des comptes publics. Sa large victoire lui donnait l'occasion de passer en force pour remettre la France productive à l'unisson de celle de l'Allemagne. Le mandat implicite était clair : priorité à la compétitivité des entreprises, suppression des 35 heures, transfert sur l'impôt d'une partie des charges sociales des entreprises et tant pis pour les basses intrigues d'un Laurent Fabius sur la TVA sociale. Il est paradoxal qu'en 2012, la pédagogie du sujet soit assurée par une majorité de gauche peu sûre d'elle-même et dans une France de 2012 plus fragile que celle de 2007.
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Le préalable d'une remise en ordre des outils de la politique industrielle.
Quels que soient les moyens mobilisés pour la nouvelle Banque Publique d'Investissement, la recherche publique, les filières d'innovation et autres dispositifs, la France n'a pas les moyens d'aligner des acteurs publics disposant d'un pouvoir d'influence comparable à celui des mastodontes de la science ou de l'industrie, les MIT, les Harvard, les Gazprom, les Aramco ou les China Mobile. Mais elle dispose de deux atouts essentiels pour l'avenir. D'une part son rang de puissance majeure au sein d'une Union européenne qui, depuis les précédents de la CECA et des consortiums aéronautiques laisse en jachère divers gisements d'alliances industrielles ou scientifiques. D'autre part, la variété extrême de ses compétences et de ses savoir-faire technologiques, injustement sous-estimés par les exégètes de la désindustrialisation du pays. Les usines ferment mais le point de non retour dans la conservation des compétences - par perte totale de la mémoire des métiers utiles aux technologies du futur - est loin d'être atteint.
C'est pourquoi il y a urgence de mettre de l'ordre dans le capharnaüm des centres techniques, des procédures d'aides publiques ou des filières de recherche. L'Etat désargenté n'a plus les moyens de réinventer les grands programmes de l'ère gaulliste mais il règne sur un empire technologique en pièces détachées, un puzzle encombré de doublons et de branches mortes. La bonne stratégie de moment est celle du travail de tri et du « reengineering ». Pour la grande politique industrielle, on verra plus tard...