L'Égalité : Entre Passion et Raison
Albert Merlin questionne la légitimité de la notion d'égalité en France et sa conciliation avec d'autres objectifs sociétaux. Il analyse l'évolution des inégalités, la perception du juste et de l'injuste, et les défis posés par la mondialisation et l'économie numérique.

Comment mieux qualifier la passion de l'égalité qu'en se référant à Alexis de Tocqueville, qui la comparait volontiers à la passion amoureuse, nullement apaisée par des satisfactions partielles, mais par là même exaspérée ?

Particulièrement développée en France, la revendication égalitaire pose deux questions :

  • est-elle vraiment fondée ?

  • comment la concilier avec d'autres objectifs, tout aussi indispensables à la vie en société : croissance économique, incitation à l'esprit d'entreprise, responsabilité ?

La France, paraît-il, se situerait parmi les pays les plus inégalitaires. Les statistiques nationales, entérinées par les organismes internationaux, ne confirment nullement cet "a priori". Le calcul des coefficients d'inégalité montre que la France se situe dans la moyenne. Quant à l'évolution de l'éventail, après un très net resserrement jusqu'en 1990, cette tendance s'est ralentie au cours des dernières années mais non pas inversée. Ce qui ne signifie nullement, bien sûr, que l'on puisse considérer l'actuelle distribution des revenus comme optimale.

Curieusement, on parle beaucoup moins d'une autre forme d'inégalité, pourtant visible et palpable par tout un chacun : celle qui sépare les professions abritées derrière un statut de celles qui relèvent du marché. Ce clivage était moins flagrant durant les "Trente Glorieuses" où tout le monde tirait plus ou moins son épingle du jeu. Avec l'émergence de la concurrence et l'accroissement du chômage, l'avantage tiré du statut, qu'il s'agisse de l'Etat ou de ses satellites, devient plus apparent.

Voilà une des raisons pour laquelle le discours habituel sur les inégalités devrait être révisé. Il y en a beaucoup d'autres, toutes liées à l'évolution en profondeur d'une société où la perception du juste et de l'injuste varie de jour en jour. Le professeur Pierre Manent, dans son "Cours familier de philosophie politique", rappelle la lettre dans laquelle Madame de Sévigné évoquait "plaisamment" la répression féroce d'une révolte fiscale en Bretagne. Etait-elle franchement barbare ?

Pas vraiment : simplement, "elle ne concevait pas clairement ce que c'était de souffrir quand on n'était pas gentilhomme".

Le problème est notablement plus complexe aujourd'hui. On plaide pour l'égalité entre ethnies, entre hommes et femmes, entre banlieues et centres-villes et l'on dépasse parfois l'objectif de stricte égalité pour en venir à la "discrimination positive", supposée corriger les désavantages initiaux.

Voilà de quoi nourrir d'interminables débats. Ce qui est parfaitement légitime, à condition de ne pas perdre de vue que toute politique sociale doit nécessairement s'inscrire dans une enveloppe économique, et qu'il faut trouver le bon compromis (trade-off, disent les Anglo-Saxons) entre égalité et efficacité. Jusqu'à une date récente, personne ne contestait sérieusement l'idée de la couverture des soins médicaux largement répandue, appliquée indifféremment au smicard et au PDG fortuné ! Quant à notre système fiscal, sa refonte n'est même pas esquissée : jusqu'à quand va-t-on considérer que la réduction de l'assiette fiscale est le "nec plus ultra" de la politique sociale ? Il faut être aveugle pour ne pas voir que notre système de redistribution appelle une refonte complète.

Nous continuons à raisonner comme si nous étions seuls au monde. Mais pendant que nous nous accrochons à une philosophie étonnamment provinciale, émergent de nouveaux acteurs, prompts à nous faire sentir, à travers les coups de boutoir qu'ils plantent sur nos marchés, qu'ils entendent participer au "grand banquet de la terre", à cette grande fête de la mondialisation. De bons esprits prétendent que ces pays la rejettent, alors que ces derniers expriment, jour après jour, leur vif désir d'y prendre part (à noter que ce sont souvent les mêmes qui déplorent le sousdéveloppement de ces pays et réclament, simultanément, que notre économie se protège de ces nouveaux venus).

Ces nouveaux arrivants ne peuvent que secouer nos structures sociales, notamment dans la partie basse et moyenne de la masse salariale, celle que l'on trouve dans les industries de base. Voilà qui ne nous conduit pas vraiment vers une réduction de nos inégalités salariales.

Qui plus est, le développement de la nouvelle économie en Occident va dans le même sens, tant elle se montre vorace en hautes qualifications. Robert Reich, ancien Secrétaire d'Etat au Travail de Bill Clinton, nous avais prévenus il y a un peu plus de dix ans :

nous allons entrer, disait-il en substance, dans une période "technicienne" qui favorisera les "manipulateurs de symboles". Pour eux, ce sera le pactole ; pour les autres, le marché sera moins favorable. Nous y sommes : spontanément, le moteur de l'économie moderne fabrique des inégalités. Il vaut mieux le savoir.

Face à cela, l'Etat-providence est à bout de souffle et le sera de plus en plus. On ne peut donc sortir que "par le haut", ce qui veut dire : formation, créativité, esprit de responsabilité, accès à l'éducation ouvert à tous. Telle devrait être la nouvelle Déclaration des Droits de l'Homme. Telle est la philosophie de PRESAJE.