Dans « le monde d'après » la crise économique, c'est l'innovation qui devra être le moteur de la reprise. Or les plus grands gisements d'idées et de solutions ne sont peut-être pas là où on les croyait jusqu'alors. Hier il fallait dire : « Penser global ; agir local ». Aujourd'hui, on ose dire : « Penser local ; agir global ».
Les slogans n'ont jamais une très longue durée de vie. Ils sont sur toutes les lèvres tant qu'ils résument les vérités d'un moment. Ils disparaissent dès que l'air du temps entraîne l'opinion vers de nouvelles certitudes passagères. Un exemple : les lieux communs qu'inspire la mondialisation de l'économie.
Deux ans après le déclenchement de la crise financière et économique, on observe un glissement de langage chez certains PDG de multinationales. Gagnés par la prudence après la tornade des marchés, ils ont une même et légitime obsession : trouver les mots, les formules qui symboliseront le « monde d'après », le nouvel environnement des affaires une fois oublié le cauchemar des faillites et des fermetures d'usines.
Dominante du discours : le retour à l'économie réelle doit s'incarner dans un renouveau de l'offre de biens et services. Traduction : l'innovation doit être le moteur principal de la reprise, qu'il s'agisse de grande consommation, d'investissement industriel ou de services d'intérêt général.
A première vue, le propos n'a rien d'original. En fait, il témoigne d'un regard différent porté sur l'art de chercher des idées et de les transformer en produits et en services. Ce qui se traduit déjà par un slogan qui dit le contraire de celui qui était en vogue jusqu'à l'écroulement du symbole General Motors.
Hier, il était recommandé de dire : « Penser global. Agir local ». Aujourd'hui il faut dire : « Penser local. Agir global ». Deux formules simplistes derrières lesquelles se cachent deux façons de voir le monde. La première décrit la planète comme un espace en cours de rétrécissement et voué à la convergence. Elle exprime la confiance des croisés de la mondialisation du dernier demi-siècle. La grande corporation dirigiste et centralisée s'estimait en mesure de dicter son offre au marché.
La deuxième façon de voir le monde est directement influencée par la culture internet : pas de pouvoir central mais une nébuleuse de foyers d'intelligence, de culture ou d'initiative. En osant la formule « Penser local. Agir mondial », l'entreprise prend le risque de l'irrationnel, car elle pénètre dans l'univers vertigineux de la singularité des peuples et des communautés. Mais elle se donne les moyens d'accéder à un gisement infini d'idées, de compétences et de solutions.
Le contexte a changé. Ce ne sont plus seulement les entreprises qui sont mondialisées. Avec la révolution numérique, des milliards d'individus ont eux aussi accès au réseau. Ils sont de tous les continents, de toutes les tribus, de toutes les traditions. A l'époque finissante de sa préhistoire, la mondialisation rapetissait le monde et effaçait les différences. On s'émerveille aujourd'hui du fourmillement des richesses locales comme si on redécouvrait que la planète - au sens propre comme au sens figuré - a des pics et des creux, des plaines, des déserts et des jardins.
Cela donne une prime aux espaces régionaux qui ont tenu leur rang - fut-il modeste - dans la longue histoire des sciences, des métiers et des techniques. D'où la redécouverte des « territoires » par les chasseurs d'idées nouvelles dans les entreprises de haute technologie. On en voit prospecter activement en France et en Europe. Beaucoup s'indignent des trésors de savoir-faire engloutis au plus noir des périodes de restructurations industrielles des quarante dernières années. Une innovation nait souvent d'un croisement inattendu de connaissances ou de pratiques anciennes et actuelles. Depuis deux siècles, un pays comme la France avait accumulé des bibliothèques de savoir technique. Celles qui ont échappé aux destructions redeviennent attractives à l'heure de la recherche tâtonnante d'un nouveau modèle de consommation et de développement. Un modèle qui cherche à marier les merveilles de la science d'aujourd'hui avec les trésors de savoir-faire d'hier. Des trésors qui s'offrent à tous ceux qui rêvent d'une croissance mieux maîtrisée. On a toujours le droit de rêver d'un monde plus humain...