Le Journal de Crise d'Albert Merlin
Le volume d'informations diffusées dans la presse et sur les ondes pendant la crise n'est pas en cause, mais ce qui pêche c'est le contenu. C'est en cas de crise que les défauts deviennent apparents.

La Bourse baisse, la Bourse monte, so what ?

Le volume d'informations diffusées dans la presse et sur les ondes pendant la crise n'est pas en cause, mais ce qui pêche c'est le contenu. C'est en cas de crise que les défauts deviennent apparents.

C'est d'abord l'obsession du court terme, dans la presse écrite bien sûr, mais surtout dans l'audiovisuel. La Bourse baisse, la Bourse monte. D'une variation de quelques points entre le lundi et le mardi, on tire vite la conclusion : l'économie s'enfonce, ou bien l'économie va mieux. Quelques journalistes proposent des repères : ils sont peu nombreux.

Que dire des débats ? Avouons qu'ils sont meilleurs que ce que l'on nous offrait il y a dix ans. Par la qualité des participants... et des animateurs. Une émission comme « C dans l'air » tient bien la route. Mais on observe une faille quasi générale : on prend toujours les mêmes débatteurs, on renouvelle peu. Et ce sont en majorité des « plumitifs » professionnels. On n'interroge guère les praticiens, notamment les chefs d'entreprise. Partout la tonalité reste « académique », le souci du factuel, à l'anglo-saxonne, n'est guère présent.

Dernier point : le biais idéologique. Les journalistes étant en majorité à gauche de l'échiquier politique, on a beaucoup entendu des réflexions hâtives sur le « retour de l'Etat ».

La France commençait à peine à sortir de l'économie administrée, et patatras...

La crise vient nous le rappeler : en France, le réflexe anti-marché est toujours vivant. Voir toutes les enquêtes sur la perception de l'économie de marché : la France y est toujours en queue du peloton. On a tout dit sur l'amour de l'Etat : colbertisme, biais idéologique dans l'Enseignement, influence d'une Eglise qui n'aime pas le profit, etc. Mais on oublie un élément important : c'est la manière dont les Français perçoivent le fonctionnement de l'Etat. Celui-ci est présenté de façon angélique : il recherche l'intérêt général, alors que le marché sert des intérêts privés, à partir de critères marchands. D'un côté le bien, de l'autre le mal.

La réalité est toute autre. La gestion par les fonctionnaires, si intelligents soient-ils, n'a pas de repère objectif, pas d'obligation de résultat, ce qui nous éloigne de l'optimum social. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de place pour un secteur non-marchand, mais il ne faut pas qu'il devienne démesuré. Il faut trouver le bon compromis.

Malgré tout, bon nombre de nos concitoyens continuent à penser que l'Etat est nécessairement plus juste que le marché « aveugle ». Et ils observent sans déplaisir, à la faveur de la crise, que l'Etat « revient ». En réalité, la France avait à peine commencé à sortir de l'économie administrée : comment soutenir que notre dose de libéralisme avait dépassé les bornes alors que nos dépenses publiques atteignaient (et atteignent encore ) 54 \% du PIB ?

L'Etat doit fixer le code de la route mais il n'a pas à prendre la place du chauffeur

Que l'Etat joue les pompiers en cas de crise majeure, rien là de plus justifié. Il n'y a guère de choix : les dérapages du système bancaire et financier ont été tels que nous sommes dans un « corner » : l'urgence est de sortir de la crise, de relancer la machine, de restaurer la confiance. Cela passe, pour tous les pays, par l'arme monétaire et l'arme budgétaire, pour un temps.

Tout autre est le problème du dosage Etat-marché en période « normale ». Là, on devra redéfinir la fonction de gendarme exercée par l'Etat. La circulation des flux financiers est comme celle des automobiles : il faut un Code de la route et des policiers et gendarmes pour le faire respecter. Et aussi sanctionner les délinquants. Tous les auteurs libéraux, à commencer par Adam Smith, ont insisté sur ce point.

Seulement l'ingénierie financière rend maintenant le problème plus aigu. Parce qu'en face d'une nouvelle règle, il y a toujours des experts et des petits malins pour la contourner. La solution : avoir des équipes de contrôle renforcées et formées par les professionnels euxmêmes. On exige du notaire le plus modeste le respect de mille et une réglementations ; pourquoi les grandes banques en seraient-elles dispensées ?

Cela passe tout d'abord par une conversion mentale des banquiers centraux. Rappelonsnous la réflexion d'Alan Greenspan au début de cette décennie : surveiller les prix des biens et services, d'accord ; mais surveiller les prix des actifs, cela je ne sais pas faire ! Il a maintenant changé, mais un peu tard !

Voilà pour l'aspect régalien. De là à imaginer un retour à l'Etat « je sais tout et je fais tout », il y a un gouffre. L'Etat-patron, l'Etat industriel, nous l'avons vu à l'œuvre !... Ce peut être un souhait pour certains « Etatolâtres » (l'expression est de Laurent Fabius, il y a quelque dix ans...), mais c'est hautement improbable.

Le casse-tête du contrôle des métiers de l' « immatériel »

Quand un atelier sort de mauvais produits, cela se voit ; quand l'octroi d'un crédit mal étudié conduit à la catastrophe, cela ne se voit pas nécessairement, ou pas tout de suite. Il en est de même pour tout ce qui est immatériel : ce que « produit » un médecin, ce que « produit » un enseignant ou un ingénieur informatique.

Pour ces métiers, on a souvent dit qu'on pouvait exiger une obligation de moyens, pas d'obligation de résultat. Ceci passe de moins en moins auprès de l'opinion. Forcément : l'immatériel envahit toute la société !

Il va donc falloir se doter, peu à peu, de moyens d'observation pour détecter les erreurs, et a fortiori les fraudes dans tout ce qui était jusqu'ici opaque ou tout simplement flou. Ce n'était pas possible quand on travaillait « à la main ». Aujourd'hui, avec les moyens informatiques, on devrait pouvoir repérer les dysfonctionnements, leur nombre, leur occurrence, etc. Autrement dit, ne plus s'en remettre au hasard ou à la fatalité. Chantier difficile !

Pour ce qui est des dérapages financiers et boursiers, le repérage et la traçabilité sont largement un problème de logiciel. On ne le maîrise pas aujourd'hui parce que l'on a pas investi. Et que cela est terriblement coûteux !

Restent les éléments qualitatifs : ceux que l'on ne peut pas mettre en équation. Dans la gestion des entreprises, on ne peut pas dire qu'il n'y a pas eu d'efforts : l'épaisseur des compte rendus annuels a triplé depuis dix ans. Aux éléments comptables, on a ajouté les aspects sociaux, environnementaux et bien d'autres. Mais un observateur extérieur y voit-il vraiment plus clair sur la qualité du management, le partage entre les bonnes décisions et les erreurs ?

On confond souvent le devoir de rendre compte avec « données chiffrées ». Les AngloSaxons ont adopté une expression beaucoup plus extensive : l'accountability, singulièrement plus large, traitant des décisions stratégiques, des prises de risques, des rendez-vous périodiques dans l'entreprise. Il va falloir s'y mettre, y compris pour l'immatériel : voir sur ce point le dernier ouvrage de PRESAJE : « Rendre des comptes » , Dalloz Ed.

La catastrophe était annoncée, mais personne ne souhaitait arrêter le bal...

Qui tire le premier la sonnette d'alarme ? ll y a toujours des économistes ou des dirigeants pour annoncer suffisamment à l'avance la probabilité d'une crise. Mais comme leurs prévisions s'affichent au moment où tout va bien , ils ne sont guère écoutés.

Exemple de Pierre Massé, ancien Commissaire au Plan, en 1970 : il avait parfaitement prévu la crise de l'énergie et l'avait écrit. On ne l'a pas écouté.

En 2003, Claude Bébéar et Philippe Manière ont écrit un ouvrage intitulé « Ils vont tuer le capitalisme ». Tout y est : les folies de l'ingénierie financière, la déconnexion financeéconomie réelle... et la catastrophe prévisible.

En 2006, le professeur Roubini (New-York University) avait prévu encore plus explicitement la crise de 2008.

On ne peut donc pas dire que personne n'avait rien vu. Simplement, il est toujours très difficile de nager à contre courant. Dans une entreprise, un économiste qui essaie de freiner l'ardeur à investir et à conquérir les marchés n'est pas forcément bien vu. Pour ne rien dire du « panurgisme » qui sévit dans les banques : observant un concurrent qui prend des risques sur tel secteur ou sur tel pays, le réflexe du banquier lambda est de demander à ses collaborateurs de ne pas prendre de retard... pour en faire autant ! La rationalité finit par triompher, mais à quel prix ?