Une manière de comprendre la problématique du Grand Paris, c'est de se tourner vers son histoire. Notre Dame de Paris de Victor Hugo ou Les Mystères de Paris d'Eugène Sue décrivent des périodes passées. Seven Ages of Paris, de l'historien anglais Alistair Horne1 révèle les facteurs de continuité, les constantes que l'on retrouve à toutes les époques.
Paris n'a cessé d'évoluer et de s'étendre. Ce fut d'abord, de Philippe Auguste à Napoléon III, une succession de murailles pour élargir le périmètre. Il s'agissait de protéger le pouvoir et les habitants ; de rendre possible la mobilité ; de réduire l'insécurité ; d'assainir et d'aérer cette ville qu'il faut imaginer étouffante, sale et puante - « de l'air ! », s'était écrié Henri IV quand il finit par obtenir que soit créée l'actuelle Place des Vosges. Il a fallu attendre Napoléon Ier pour que disparaisse le cimetière des Saints Innocents, épouvantable charnier à ciel ouvert, puis Haussmann au temps de Napoléon III pour que Paris, d'étape en étape, devienne enfin la ville moderne qui, dès la construction de la Tour Eiffel et la fin du XIXème siècle, méritait le surnom de Ville Lumière. Mais Paris restait Paris, qui s'étendait progressivement en intégrant les villages voisins qui devenaient autant de quartiers, inventant ensuite, pour qualifier son pourtour, les expressions « petite couronne » et « grande couronne ».
Dès les années 1960, une première forme d'unification du territoire s'est instaurée quand des Parisiens sont allés en grand nombre s'installer ou travailler en banlieue. Dès ce moment, aux yeux de douze millions de personnes, le Grand Paris était une réalité. Par contre, l'organisation politique et administrative est demeurée ce qu'elle était : calquée sur l'invraisemblable puzzle des territoires communaux, soumise à l'accumulation géologique des niveaux administratifs. Le quotidien et le court terme ne s'en sont pas mal portés, mais la préparation de l'avenir s'est arrêtée et c'est dès ce moment que l'on a noté un certain essoufflement de Paris dans la compétition des métropoles.
L'Histoire éclaire la spécificité des jours actuels. Nous savons que la qualité de l'avenir sera fonction des décisions que nous prendrons ou non, en particulier : faire progresser des chantiers qui, jusqu'ici, faisaient du sur-place (logement, transport, formation...), engager des chantiers nouveaux qui ne peuvent l'être qu'au niveau de l'Ile-de-France urbanisée dans son ensemble (développement durable, maîtrise énergétique...), optimiser les circuits administratifs... et, au-delà de ces missions en attente d'être prises en charge, gérer l'imprévisible, heureux et malheureux.
Tout cela peut aller vite, car il semble que se rejoignent la volonté politique et les attentes des citoyens. Mais l'Histoire nous rappelle que nous n'échapperons pas aux objections des localismes et corporatismes, à la créativité paperassière, à la pénurie des ressources financières, entre autres... Seule une initiative de mission (je ne dis pas une administration de mission, n'en rajoutons-pas !) peut, dans la durée, si elle est capable d'obstination, atteindre cet objectif. Le Grand Paris naissant a vocation à devenir, à sa manière, une structure de combat.
1Vintage Books, New York, 2002