L'amour, l'argent et la sagesse : Platon, Max Weber et les Français face à l'argent
Pour beaucoup de Français, l'amour est synonyme de bien, tandis que l'argent représente le mal. Mais sommes-nous vraiment des êtres purement spirituels ? L'amour et l'argent sont donc appelés à cohabiter. Et surtout, depuis les philosophes grecs, nous savons que tout réside dans la manière d'agir. Les bons sentiments peuvent engendrer des malheurs, tandis que l'argent peut contribuer à un monde meilleur. Albert Merlin nous invite à réfléchir à cette relation complexe à l'heure de la crise.

Il y a beaucoup de chansons d'amour. Il n'y pas de « chansons d'argent ». Mais on peut gagner beaucoup d'argent en vendant des chansons d'amour. Pour beaucoup de nos concitoyens, l'amour - lato sensu - c'est le bien ; l'argent, c'est le mal. Surtout dans les pays de culture catholique. On en trouve évidemment la traduction au plan politique, spécialement en France, où l'on a fini par se rallier à l'économie de marché mais sans y adhérer vraiment. On loue plus volontiers les vertus du non-marchand, de préférence régulé par l'Etat.

En réalité, force est d'admettre qu'amour et argent cohabitent nécessairement, dès lors que nous ne sommes pas de purs esprits, mais bel et bien porteurs d'un corps et d'une âme. L'amour (ou ce qui nous est présenté comme tel) n'est pas toujours vertu ; et l'argent n'est pas forcément vicieux. Pas toujours !... Ce sont les dérapages, d'un côté comme de l'autre, qui sont condamnables.

Amour n'est pas toujours beauté

Les Anciens ont longuement développé ce thème. Il est spécialement explicité dans le « Banquet » de Platon, dans le discours de Pausanias : « En fait, en amour comme en de multiples autres actions, c'est la façon d'accomplir cette action qui est belle, honteuse ou méprisable ».

Tout le discours porte sur la distinction entre l'amour vulgaire (purement physique, ou, pire encore, pratiqué à des fins économiques) et l'amour-beauté.

Mais il n'y a pas que l'Eros à considérer. Il y a aussi le champ immense des bons sentiments. Ceux-ci conduisent souvent, de nos jours, à mille et une erreurs politiques majeures, lorsqu'on abuse des mesures sociales, naturellement présentées comme des manifestations de fraternité. Elles consistent à imposer aux contribuables des contraintes inspirées des meilleurs sentiments, mais qui finissent par peser sur l'efficacité économique, donc sur le bien-être social. Cela repose sur une conviction largement répandue : c'est l'Etat qui sait où est le Bien, pas les échanges libres. Le manichéisme a la vie dure.

L'argent fou : à qui la faute ?

Si l'amour fait rêver, l'argent, à première vue, n'est pas considéré comme une valeur morale. Il n'en est pas moins présent quotidiennement dans la vie de tout un chacun.

Il faut d'abord lui attribuer un mérite : quand l'addiction à l'argent prend la forme de l'avarice, celle-ci fait rire. Volpone, Harpagon et nombre de personnages de Balzac provoquent l'hilarité. C'est sans doute moins fréquent de nos jours, dès lors que la simple avarice individuelle a cédé la place aux déferlements de l'argent fou. Là, on ne rit plus. A partir du moment où l'on s'est aperçu que la sophistication des outils parvenait à déconnecter les flux de liquidités de ceux de l'économie réelle, la tentation fut grande, pour tous les « savetiers », de condamner sans appel tous les « financiers ».

On revient, Dieu merci, à plus de discernement. D'abord parce que le nombre de « fous » a diminué. Ensuite parce que la crise aura eu le mérite d'imposer le renforcement des règles prudentielles, nécessaires à l'exercice normal du métier de banquier : le financement de l'économie. Affaire à suivre.

Mais à peine avait-on commencé ce travail de remise en ordre qu'une autre forme d'argent fou - ou à tout le moins déraisonnable - émergeait des comptes publics. Naturellement, chez les Français, l'argent « public » ne suscite pas les mêmes appréhensions que le privé. Cet argent-là est considéré comme utile. Et comme moral ! Sans se rendre compte que la notion même d'argent public est très contestable puisqu'il résulte tout simplement d'un prélèvement sur les particuliers.

Limiter les souffrances

Il nous faut évidemment revenir à une vision plus raisonnable du rôle de l'argent, et veiller à ce qu'il soit le plus « productif » possible. Comment ne pas voir, en ce domaine, l'influence des traditions éthiques ? L'argent, disait Benjamin Franklin, est par nature générateur et prolifique. Cinq shillings qui travaillent en font six ... Toute la base de ce que Max Weber appelle l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme est là. On peut gagner de l'argent s'il contribue à construire un monde meilleur. Ce qui compte, c'est le « beruf » (cf. encadré) : l'exercice du métier, patient, appliqué, innovateur, jour par jour. Franklin enregistrait ses progrès vers la vertu à l'aide de tableaux statistiques !

L'éthique protestante

Le genre de vie valorisé par le protestantisme est le travail dans le siècle. Le travail est béni. Celui qui travaille et qui réussit dans son travail est aimé de Dieu.... Tocqueville rend mal justice de cette dimension spirituelle du « dynamisme américain », qu'il croit dirigé vers le seul bien-être matériel. Il ne voit également dans le « travail » que la dimension négative (être obligé de travailler pour vivre), non les dimensions positives (créer, œuvrer, répandre le bien autour de soi).

Extrait de « Histoire des idées politiques », de Philippe Nemo, Puf, collection Quadrige.

On objectera que nous sommes loin, de nos jours, de cette conception éthique de l'économie. Oui et non. Ce qui est vrai, c'est que notre monde n'est pas lisse : les usages que nous faisons de notre imagination, de nos outils de travail, y compris celui de l'argent, peuvent être bénéfiques ou maléfiques. L'outil numérique est-il ange ou démon ? Nous apprenons, dans le « Journal des faux monnayeurs » (!), que Gide, certains jours, sentait la présence du mauvais prince. Sur les marchés financiers, les traders - et leurs patrons - sont toujours là, mais le démon semble avoir pris quelque distance : les risque-tout sont moins nombreux.

Reste à trouver les bons « mix » d'audace et de prudence qui font les bons cocktails. L'ordinateur peut y aider, à condition de se souvenir que les calculs et les modèles sophistiqués ne sont pas la clé du succès mais bien plutôt le choix des ingrédients. C'est ainsi que l'on peut contribuer à réduire les souffrances. Ce qui, dans un monde aussi dur que le nôtre, peut être une forme d'amour