La Valeur de l'Homme à l'Épreuve de l'Égalitarisme
Thomas Cassuto explore les implications de l'intelligence artificielle et de l'humanité augmentée sur le principe d'égalité. Il analyse les tensions entre l'évolution technologique et les valeurs humanistes, en questionnant la place de l'homme dans un monde où la machine pourrait le surpasser. Il examine les défis et les opportunités que représente cette transformation, en soulignant l'importance de définir un cadre éthique pour le développement de ces technologies et de garantir l'accès à la connaissance pour tous.

"Homo sapiens sapiens est mortuus. Vivat homo sapiens augeri"1

Les chantres de l’humanité augmentée se sont éveillés à la lueur de l’intelligence artificielle naissante. Ils succèdent à des courants successifs de pensée à l’affût de l’épiphanie d’une nouvelle humanité. Ces apôtres modernes idéalisent la machine dépassant l’être humain, s’y substituant dans toutes les tâches de la vie courante. Ces néo-modernistes s’émerveillent d’un humanoïde dont la personnalité vient à être prolongée par la machine.

A l’opposé, les tenants d’un égalitarisme social humaniste sont entrés en résistance. Ils voient dans la notion d’humanité augmentée la remise en cause de l’article 1er de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen « les hommes naissent et demeurent égaux en droits ».

Affirmer que la réalité est ailleurs garantirait sans doute de ne pas être entendu. Et pourtant.

Il est un principe darwinien universel que l’homme évolue en permanence. Les facteurs, le rythme et la direction de cette évolution varie sans réel déterminisme ou prédictibilité. Au premier rang des facteurs, figure le développement de la connaissance, puis de la santé et enfin de l’adaptation biologique à l’environnement. En effet, c’est l’esprit sain qui commande l’être. À tel point que l’environnement est asservi à l’homme, jusqu’à épuisement, pour satisfaire des désirs immédiats quitte à sacrifier les générations futurs.

La puissance de la connaissance se traduit concrètement par le fait que la diffusion du progrès, hier par les livres, aujourd’hui par les réseaux numériques, augmente les capacités cognitives. Le développement de la médecine et de la génétique contrecarre la sélection naturelle au profit d’une sélection utilitariste mi-eugéniste2, mi-édoniste. Le développement de la robotique ouvre la voie aux exosquelettes. Enfin, l’intelligence artificielle suggère la possibilité de transcender les capacités cognitives pour penser plus vite, plus large et plus loin. Il y a pourtant un leurre. L’esprit humain reste l’étalon de toute chose, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi, seul l’esprit humain peut donner un sens et une valeur à l’humanité.

L’humanité augmentée suggère que demain tous les maux seront terrassés. Il est séduisant d’annoncer la fin de la mort ou de la maladie. Il s’agit bien sûr d’une utopie, même si les progrès réalisés en un siècle créent une illusion de réalisme. Deux formes d’humanité risquent de coexister. Celle augmentée qui tendra à s’affranchir des limites physiques et psychiques du commun des mortels. L’autre, démunie, qui s’en remettrait à sa nature propre.

Dans un tel contexte de confrontation industrialo-sociétale, quelle serait la portée rémanente du principe d’égalité?

Nous sommes en présence d’une double rupture technologique. L’intelligence artificielle et les nouvelles technologies transforment les activités humaines. L’individu pourra de moins en moins conserver sa posture d’opérateur économique sans intégrer les capacités de ces énièmes nouvelles technologies. Le coût de cette augmentation est susceptible de créer de nouvelles formes d’inégalité. Les considérations éthiques et bioéthiques pourraient constituer un frein à l’avènement d’une nouvelle organisation sécuritaire du monde où le soldat serait remplacé par la machine garantissant de manière inédite une suprématie stratégique de la puissance industrielle dans les rapports de force. Demain, la puissance se mesurera dans le nombre de robots militaires, la puissance des réseaux qui les commandes et le potentiel réel de modernisation de l’ensemble.

A l’échelle du village planétaire, au nom de l’égalité entre les hommes, nous avons la capacité soit de rejeter ces évolutions, et, dans le même temps de provoquer et d’accentuer un retard par rapport aux développements des autres puissances économies existantes ou émergentes qui ne s’embarrassent de considérations (remords, réserves, préventions, d’inhibition d’origine) humanistes. Nous avons également la possibilité de nous approprier et d’être acteur de ce progrès afin d’en fixer les règles. La protection des données personnelles illustre le rapport de force entre les acteurs du big data face auxquels l’Europe fait figure de nain et la volonté farouche de conserver une souveraineté et un contrôle de ce nouvel or noir. La construction du droit est un puissant révélateur de ce rapport de force3.

Ainsi, nous disposons encore de la possibilité de définir un cap pour le développement raisonné et rationnel de ces technologies au service de l’ensemble des citoyens. À cet égard, l’exemple des biotechnologies, révolution industrielle des années 90 est illustratif. La société ne peut rejeter en bloc ces évolutions sauf à s’extraire du sens de l’histoire qui pousse l’homme à rechercher le progrès et lui impose d’en suivre la voie quelle qu’en soit l’issue...

La controverse existe et ne cesse de s’amplifier moins pour des raisons idéologiques que du fait d’une quête asymétrique de médiatisation. Il est un fait que la vulgarisation des enjeux de ces tendances est de nature à attirer l’attention, à secouer les opinions et à donner un coup d’avance à ceux qui auront porté en premier ces idées.

Ce débat présente plusieurs mérites, notamment celui de nous obliger à réfléchir aux impacts sociétaux futurs et sur la perception de la transformation de l’humanité à l’aune du principe d’égalité.

Ainsi, demain, confrontée à des systèmes politico-économiques qui soumettent l’égalité au prima de la quête de puissance planétaire, l’Union européenne n’aura d’autre choix de renforcer ces liens afin de préserver à la fois son modèle de primauté des droits fondamentaux qui n’a de valeur que pour autant qu’elle préserve sa prééminence et son avenir économique. Au demeurant, une telle ambition sera nécessairement mise à l’épreuve par le rapport des forces démographiques.

La conscience aiguë que la société européenne a d’elle-même risque d’être disqualifiée par son impossibilité à modéliser une révolution écologique qui interromprait la dérive suicidaire de la surexploitation des ressources. Seul un multilatéralisme qui semble avoir vécu et qui s’ouvre sur une grande parenthèse, serait à même de se focaliser sur les grands intérêts collectifs venant primer sur les aspirations consuméristes alimentées par une fuite en avant technologique.

Loin de libérer l’homme, l’intelligence artificielle pourrait venir l’asservir en faisant primer le principe « technology is beautiful ». A l’opposé, l’égalitarisme viendrait nier que la science peut offrir à l’homme des capacités à même de transcender l’évolution naturelle de l’espèce humaine.

Les risques sont multiples. Ils concernent moins le remplacement de l’homme par la machine que la disqualification de l’homme dans de nombreuses tâches, y compris à haute valeur ajoutée4. Le danger que nous entrevoyons concerne plus globalement le modèle sociétal fondé sur une collectivité d’individus unis par la recherche d’un progrès dédié au bien-être ou pour certains au bonheur. La quête technologique devient une fin et non plus un moyen au service de l’homme. Le parallèle avec le sport est ici saisissant. La recherche de la performance à tout prix au service d’un spectacle planétaire prime sur l’accomplissement humain et l’épanouissement.

Le rapport à la nature et à l’environnement s’en trouve d’autant plus affecté que la quête technologique engendre un épuisement accéléré des ressources pour alimenter un marché mondial conditionné par la sa croissance démographique.

Le réel défi posé par l’intelligence artificielle réside dans la capacité de nos sociétés à maintenir l’homme, dans sa singularité, au cœur du contrat social. L’accès à l’humanité augmentée révélera une autre forme de discrimination par le cens. Mais il est plus que probable que cette évolution ne garantira ni le bonheur ni la réussite individuelle. Nous pouvons en effet prédire que l’épanouissement individuel, cosubstantiel de l’humanité, sera indépendant de l’homme augmenté. Il est illusoire, pour encore un certain temps au moins, de croire en une éthique autonome de l’algorithme5.

Pour autant, les technologies d’augmentations de l’être humain vont s’imposer pour deux raisons décisive. Elles répondent à un besoin sinon une nécessité de remédier aux imperfections, insuffisances ou accidents de la vie. C’est le cas notamment des bioprothèses associées au système nerveux central. Elles permettent également d’amplifier les capacités cognitives. Ainsi, prêcher l’égalitarisme serait une erreur en ce qu’elle priverait une génération de rester dans le jeu de la concurrence mondialisée, à condition de conserver une capacité critique, c’est-à-dire de préserver un débat démocratique sur les grandes transformations sociétales.

Les orientations bioéthiques des 25 dernières années démontrent que l’homme n’est pas près de renoncer au progrès lorsqu’il y décèle l’opportunité de satisfaire à ces désirs. Quand bien même, l’affirmation du droit au désir mettrait en échec le principe d’égalité au sens du droit naturel. Les hommes naissent égaux en droit. Par leur travail et leurs compétences acquises, ils se différencient les uns des autres sans que ne soit remise en cause l’égalité dans l’exercice des droits.

Conclusion

L’irrigation de l’ensemble des activités sociétales par l’intelligence artificielle, fut-elle faible, n’est pas de nature, à moyen terme, à modifier les rapports entre les hommes et les machines. La substitution de l’homme par la machine manifeste le propre de la révolution industrielle depuis plus de deux siècles. De fait, seul l’homme peut qualifier une machine ou un processus d’intelligent, quand bien même ce processus aurait été programmé par lui-même.

En revanche, cette irrigation envahissante hors cadre normatif structuré impose à l’homme de s’adapter au mieux et au plus vite à ces technologies. Le défi sera double : définir un cadre universellement acceptable au développement de la technologie et former l’homme à se l’approprier au mieux de ses intérêts. Ainsi, le principe d’égalité pourra se mesure à l’aune de l’accès à la connaissance et non dans le pouvoir économique de l’accès à la technologie.

1 Homo sapiens sapiens est mort. Vive homo sapiens augmenté.

1 Entendu ici au sens d’amélioration de la santé publique.

3 Thomas Cassuto « Droit et intelligence artificielle » actualité juridique Dalloz 14 mars 2018.

4 Thomas Cassuto « La justice à l’épreuve de sa prédictibilité » AJ Pénal Dalloz, juillet-août 2017 pp. 335.

5 Thomas Cassuto « Justice et intelligence artificielle » Revue l’ENA juin 2018, n° 481 pp. 35.