La Presse écrite doit-elle s'effacer devant les gratuits et les journeaux en ligne
Extraits du débat au Press Club de France explore les défis et opportunités que représente l'arrivée d'Internet pour la presse écrite. Des experts de l'industrie, tels que David Guiraud (Les Echos) et Henri Pigeat (Centre de Formation des Journalistes), discutent des modèles économiques en mutation, de la concurrence des gratuits et de l'importance de l'exigence éditoriale dans un monde où l'information circule à toute vitesse.

Extraits du débat au PRESS CLUB DE FRANCE organisé le 19 décembre 2006 à l'occasion de la parution du 8ème ouvrage de la collection Présaje/Dalloz « L'OPINION NUMERIQUE ».

Transcription intégrale de ce débat disponible ici

Avec les interventions de :

  • David GUIRAUD, directeur général des Echos

  • Francis LORENTZ, président de l'Institut de l'audiovisuel et des télécommunications en Europe (Idate)

  • Henri PIGEAT, président du Centre de formation des journalistes

  • Gérald de ROQUEMAUREL, président d'Hachette Filipacchi Medias (HFM) de 1997 à décembre 2006.

Et la participation de Jean-Pierre TEYSSIER, président du BVP.

Débat animé par Nicolas ARPAGIAN, grand reporter à 01 Informatique.

L'information que vous voulez, quand vous la voulez : telle est l'offre d'Internet. L'information rapide, factuelle et sans frais, tel est le défi lancé par les gratuits. Quels sont les « ingrédiens » de cette révolution ?

Quel modèle économique ?

  • Henri PIGEAT

La grande question qui se pose aux éditeurs de presse est de savoir comment réviser leur modèle économique.

Ce qui a été explicité récemment par le patron du New York Times : « Grosso modo, je perds entre 1,5 et 2 % par an en diffusion, mais mon site internet progresse dans le même temps de plus de 45 %. Le drame est que le site Internet, pour l'instant, ne me rapporte pratiquement rien ; et ce que j'ai perdu en diffusion est une perte concrète».

  • Jean-Pierre TEYSSIER

La publicité va arbitrer le modèle économique. Qui va l'emporter ? Est-ce le modèle de l'écrit, où il faudra payer en plus de la publicité, ou celui de l'audiovisuel, où l'on a acc ès gratuitement à l'information grâce à la publicité?

Internet et les tribus

  • Francis LORENTZ

L'un des apports de l'Internet est de permettre une relation très individualisée avec chaque consommateur ou utilisateur, ou avec des groupes extrêmement segmentés, sortes de « tribus ». Cela peut aller jusqu'à une interactivité permanente, le message pouvant être adapté en fonction des réactions de l'utilisateur grâce aux techniques de « profilage » individuel.

Le lecteur-éditeur

  • Gérald de ROQUEMAUREL

Le jour viendra où le journal au format PDF sera imprimé chez nous pendant la nuit, sans même la peine d'appuyer sur un bouton. On le trouvera au réveil dans des conditions acceptables puisque, finalement, ce sera le lecteur qui paiera le coût de la distribution (l'ADSL).

L'information dans tous les sens

  • Francis LORENTZ

Nous sommes entrés dans l'ère du consommateur actif. Il est à la fois capable de composer son propre journal, de choisir ce qu'il veut recevoir, et rien d'autre.

Mais il est aussi générateur de contenu, sans intermédiaire puisque cela se développe de façon multiforme, grâce au peer to peer, y compris en incluant l'image.

Choquée, bouleversée, prise au dépourvu, la presse écrite ne conserve-t-elle pas quelques avantages ?

Reste l'inévitable besoin de repères

  • Henri PIGEAT

Si vous voulez parvenir à une vision d'ensemble et à une compréhension du monde, il vous faut faire confiance à des professionnels qui vous donnent des repères forts. Ce que ne fait pas l'Internet : on dit tout et son contraire. On est passé d'un système vertical, où le journaliste avait une sorte de monopole, à un système horizontal, où l'information circule dans tous les sens.

Où sont les repères ?

Les avantages comparatifs de l'écrit

  • Henri PIGEAT

L'écrit apporte une capacité de fiabilité, de développement, de vérification plus grande que les autres médias. Quand on passe en direct à la radio ou au journal télévisé, on doit faire confiance à la source, on n'a pas le temps de la vérifier, ni de la mettre en situation.

L'écrit a cette force extraordinaire d'avoir 24 heures devant lui[...] La presse est en crise, elle n'est pas en déclin.

Qui paie au bout du compte ?

  • David GUIRAUD

Je n'ai pas peur des gratuits, j'ai peur du fantasme de la gratuité. On affirme que tout ce qui est sur Internet doit être gratuit... Rappelons-nous la fameuse phrase de Milton Friedman : « There is no free lunch ». Il faut bien, un jour ou l'autre, passer à la caisse ; il y a quelqu'un, quelque part, qui va payer.

Les gratuits et les jeunes

  • Gérald de ROQUEMAUREL

Les gratuits peuvent être considérés comme un complément à la presse traditionnelle.

[...] L'irruption des gratuits est moins une menace pour la presse qu'une extension de marché ; c'est une manière d'amener les jeunes vers la lecture pour qu'ils achètent ensuite leur quotidien.

Le partage du « gâteau » publicitaire

  • Francis LORENTZ

L'émergence du haut débit, qu'il s'agisse de la télévision, du PC ou du téléphone, renforce le rôle de l'image : ce qui accentue la concurrence pour l'accès à la publicité. Les enjeux sont d'autant plus importants et la concurrence plus dure que les opérateurs de télécom voient leurs recettes traditionnelles soumises à une pression accrue. Ce qui va les entraîner à intervenir dans l'arène pour conquérir un part du « gâteau » publicitaire.

  • Jean-Pierre TEYSSIER

Le développement de la publicité sur Internet suppose deux conditions : de nouveaux formats, comme le référencement sur les moteurs de recherche, et l'exigence d'une publicité saine, loyale et honnête.

L'exigence éditoriale

  • Henri PIGEAT

Nous n'avons pas su suivre avec assez de pertinence ce qu'attendait le public. On s'aperçoit que les jeunes n'achètent plus et ne lisent plus le journal ; les moins jeunes le lisent encore, mais de moins en moins.

[...] Nous publions trop de journaux sans concept, sans crédibilité. Nous, les éditeurs, n'avons pas assez d'exigence éditoriale. Je parle pour l'ensemble de la profession, même si je pense prioritairement aux magazines.

Nous ne sommes pas assez exigeants sur le concept. Et s'en éloigner quand on affiche une marque forte, c'est trahir le lecteur.

Comment, demain, « fabriquer » l'information, puis la distribuer ? Et comment être dans le camp des gagnants ?

La convergence des métiers

  • Francis LORENTZ

L'organisation en « silos », séparant les divers types de médias, est directement menacée par la convergence des technologies et la nécessité de mutualiser les moyens, ce qui veut dire diffusion d'une même information sous des formes multiples. D'où une certaine convergence des métiers.

Polyvalences et synergies

  • Henri PIGEAT

Le changement fondamental qui s'opère actuellement est la réintégration du web à l'intérieur du système éditorial. Cela se traduit par des salles de rédaction communes, des polyvalences plus ou moins poussées entre les journalistes. Avec une articulation plus claire entre management et rédaction, afin que tout le monde comprenne que le journal est un produit intellectuel typé, non interchangeable.

Qui va succéder au tabac-papeterie ?

  • Gérald de ROQUEMAUREL

L'idée que l'on puisse vivre éternellement avec une mono-activité - en l'occurrence la presse - est obsolète.

On vivait assez bien de l'association du tabac et des journaux ; c'en est fini avec le tabac. On pourrait vivre, également, en jumelant papeterie et presse. Mais la papeterie est partie dans les supermarchés. Il faut retrouver, et c'est une des clés du problème, des activités complémentaires pour la distribution.

Le souvenir des chemins de fer

  • David GUIRAUD

Le fait est qu'il y aura des morts. Il y en aura même beaucoup, car, aujourd'hui, on crée des sites, des journaux nouveaux, et tout le monde lance des paris.

Mais rappelons nous la révolution industrielle et le nombre de compagnies de chemins de fer qui furent lancées à cette époque : il n'en est pas resté beaucoup.