La Formation de l'Opinion Publique : De l'Analogique au Numérique
Le débat organisé par l'institut Présaje la 15 février dernier a exploré l'impact d'Internet sur la formation de l'opinion publique. Des experts comme Alain Minc, Francis Teitgen et Agathe Lepage ont discuté des ruptures et des opportunités que représente le numérique dans le paysage médiatique, en analysant l'influence de l'accès à l'information, le rôle des blogs et l'avenir de la profession de journaliste.

Le 15 février 2005, un débat s'est tenu à la Maison du Barreau à l'occasion de la présentation du nouveau thème de réflexion de l'institut Présaje : la formation de l'opinion publique, de l'analogique au numérique.

Etaient invités pour en débattre Alain Minc, président du Conseil de surveillance du journal Le Monde, Francis Teitgen, directeur général délégué du journal Ouest-France, ancien Bâtonnier de l'Ordre des avocats de Paris, et Agathe Lepage, professeur de droit à l'Université Paris Sud-XI, qui va animer le groupe de travail constitué sur ce thème.

Agathe Lepage rappelle tout d'abord que la montée en puissance d'Internet comme vecteur d'informations est souvent présentée comme un prolongement, un support nouveau s'ajoutant à ceux qui existent - par exemple la presse écrite, comme en témoignent les sites de presse. Mais on n'est pas assez attentif aux ruptures. Ruptures au regard de la portée de l'information, d'une part, en raison de l'accès facilité à l'information, de la fréquente gratuité, de l'absence de frontières, et, d'autre part, ruptures au regard du contenu même de l'information, puisque le web permet à n'importe qui de s'exprimer. Les conséquences de ces évolutions doivent être tirées tant à l'égard des professionnels de la presse (vis-à-vis de la presse écrite, par exemple) que de l'individu (est-on vraiment mieux informé ? les risques de manipulation ne sont-ils pas accrus ?).

Pour Alain Minc, l'histoire d'Internet constitue un vrai bouleversement car c'est la fin de l'autoprédication.

Il n'y aura pas de prêcheurs de l'opinion publique sur Internet comme dans les médias traditionnels. Le monopole de la parole disparaît.

Par ailleurs, même balbutiant, Internet est d'une formidable puissance. Aujourd'hui, un site de presse comme celui du Monde enregistre 550 000 connexions par jour, ce qui est plus que le nombre d'exemplaires du journal vendus. Avec Internet, il n'y a plus de centre : c'est un système complètement ouvert. D'où l'impression d'un paradoxe : l'opinion publique n'existe-t-elle pas pour la première fois grâce à Internet ? Si l'on pense que l'opinion publique est l'expression d'une pensée collective, il se peut que, pour la première fois, celle-ci existe et n'existe qu'à travers Internet.

Francis Teitgen, faisant part de son expérience dans le groupe Ouest-France, insiste sur le prolongement entre le papier et le réseau. Avec Internet, les journalistes ont pris l'habitude d'écrire puis de continuer le débat sur un site ouvert. Il est d'ailleurs amusant de constater que les personnes qui écrivent dans le courrier des lecteurs sont d'un certain âge et font souvent part d'un mécontentement, alors que les lecteurs qui interviennent sur Internet sont jeunes et s'expriment plus volontiers sur des sujets comme le cinéma ou la musique, thèmes qui constituent un lien privilégié avec les jeunes. Mais Internet est aussi un moyen de communication assez autonome. Il permet d'aborder des sujets qui rencontrent du succès sur ce support mais qui ne seraient pas nécessairement traités dans le journal : par exemple, à la question posée sur le site "faut-il changer le nom de tel stade ?", environ huit cents réponses ont été obtenues en une journée. Internet crée du lien social.

Le débat s'engage ensuite par quelques échanges à propos du choix entre la gratuité et l'accès payant qui préside à la mise en place d'un site électronique par un journal. Pour Alain Minc, chaque choix a sa cohérence. Mais, curiosité sans doute liée au jeune âge d'Internet, dans aucune autre activité économique les grands acteurs ne font des choix aussi différents que ceux faits par exemple par Le Monde et Ouest-France. Ces différences de position s'expliquent, selon Francis Teitgen, par la différence des structures.

L'avenir de la profession de journaliste de presse écrite a également été abordé. Alain Minc prédit la disparition de la fonction d'éditorialiste : la part de l'information, selon lui, sera plus brève, mais celle de l'analyse plus large, sans qu'il y ait de prédication. Plus généralement, la relation déférente à l'écrit se dissout.

D'autres thèmes ont été abordés au gré des questions posées par le public : influence du blog dans les campagnes électorales, rôle des moteurs de recherche, liens entre Internet et les jeunes ou la majorité silencieuse. Autant de sujets de réflexion qui viendront nourrir celle des personnes participant au nouveau groupe de travail Présaje. Y a-t-il quelque autre sujet qui mêle plus étroitement les questions économiques et juridiques ? C'est un vrai sujet "présajien".