La mise en perspective d'un système aussi complexe que celui des marchés financiers va emprunter un chemin original, celui qu'a pratiqué Michel ROUGER entre 1985 et 2000. Ainsi, il assumera le choix qu'il a fait d'introduire dans le colloque d'Amboise le sujet controversé du «Highfrequency trading» (HFT), transactions opérées à la micro seconde par des spécialistes non régulés, en marge des marchés d'actions.
Ces opérations insolites n'ont été évoquées que pour mieux permettre une mise en perspective de la finance globale, laquelle vient d'atteindre l'apogée de la liberté qui lui a été tolérée par ses prouesses technologiques, comme celle du HFT, mutation institutionnelle qui transformera les pratiques commerciales et juridiques.
La méthode utilisée pour dresser cette perspective est classique, celle des réflexions de celui qui revient de loin après une longue absence, qui voit que tout a changé et qui, délesté de ce qu'il n'a pas eu à vivre, comprend mieux ce qu'il va vivre avec ceux qui gardent le poids de ce qu'ils ont vécu.
En 1985, après 30 ans de bons et loyaux services, l'intéressé, proprio motu, quitte la banque de l'Etat nationalisateur parisien au moment où la grande dérégulation reaganienne, aux Etats Unis, annonce le Big Bang des marchés financiers, du leverage, du Return on Equity, de la Share Holder Value, des bulles et des faillites de banques.
De telles convulsions expliquent ce qu'est devenue, en 30 ans, l'industrie des marchés financiers, celle de l'argent et de la monnaie, qui a suivi à un siècle de distance celle du charbon et de l'acier, sans laquelle la révolution industrielle n'aurait pas eu lieu.
Après six années dans le marché automobile au temps béni de François MITTERRAND II, des Golden boys et des spéculateurs immobiliers, notre voyageur passe six ans au poste stratégique du tribunal de commerce de Paris, au temps pourri des faillites généralisées, qui le conduiront après, pendant 3 ans, à gérer la plus grosse d'Europe.
En 2000, arrivée chez une de ces reines du marché financier mondial qui ont transformé l'économie de la planète. Et découverte des nouveaux métiers, le Retail, ex banque des dépôts de « grand papa », le Corporate finance des raiders et des MNA, les marchés et leurs salles aux traders multi-écrans, enfin et surtout les « produits toxiques » qui infecteront jusqu'à la plus modeste des communes françaises.
La découverte et l'analyse de ce système qui vit sans contraintes, par le fameux effet Greenspan, constitue le début de l'actuelle réflexion, après l'observation des effets concrets entraînés. Par exemple le groupe SUEZ, conglomérat financier franco-européen, quitté en 1985 et retrouvé, en 2000, multinationale de l'énergie et de l'eau Et maintenant, quelles perspectives dresser ?
La révolution introduite par et pour les marchés financiers ne s'arrêtera pas. Elle a créé trop d'activités et de services utiles, surtout trop de clients dépendants, les Etats plus que les entreprises. Naturellement, ces marchés entrent dans une autre époque.
Après la dérégulation, qui a renforcé les plus forts en détruisant les plus faibles, s'installent les régulations qui contraindront les plus forts pour sauver les plus faibles.
L'effet Piketty a touché la patrie de la dérégulation. La chasse aux fraudeurs fiscaux et à leurs paradis, la pluie des amendes imposées, la suspicion généralisée, la faillite des États aventurés, même à raison des fautes des banques toxiques, tout est possible. Les Américains, au travers de leur système judiciaire inégalitaire mais bien rodé, ont retrouvé les vertus des damages et des penalties en « taxant » sévèrement à travers des deals judiciaires les grandes entreprises des Etats-Unis et du reste du monde. L'Europe de son côté peine à s'assumer en mettant en œuvre une politique de sanction suffisamment dissuasive.
C'est cette réalité qu'il convient de prendre en compte en se rapprochant des commentaires du sujet précédent sur les Big data. Aucune opinion publique des démocraties avancées n'est en mesure d'admettre qu'une liberté totale accordée aux marchés financiers leur permet de dominer l'ensemble de l'économie, quels que soient leurs systèmes politiques. C'est pourtant ce que font, sur les marchés boursiers, quelques opérateurs de High-frequency trading, métier particulier, hyper technique.
Les barrières commencent à s'élever, là où s'arrête la liberté de l'un, là où commence la liberté de l'autre. La révolution industrielle avait inspiré le sentiment d'exploitation indigne de l'homme, la révolution financière celui d'inégalités aggravées entre eux.
C'est à cet instant que le droit européen doit prendre toute sa place. C'est la raison pour laquelle les sujets financiers ont été mis au programme d'Amboise, en entrant par la porte détournée du HFT. Il est urgent que les juristes en prennent conscience. Ce n'est pas simple car les « Marchés » sont plus que clients des grands « lawyers ».
Les Américains qui sauront tirer profit des effets de la dérégulation ont une conception flexible de la territorialité judiciaire. Aux Européens de jouer ! Avant qu'il soit trop tard.