Gérer ses émotions au travail
Patrick Légeron explore l'importance croissante de la gestion des émotions au travail, face aux pressions et aux changements constants du monde professionnel. Il souligne les conséquences négatives du stress et du mal-être sur les individus et les entreprises, et plaide pour une prise en compte accrue de la dimension émotionnelle dans l'organisation du travail et le management.

En quelques décennies, l'environnement des entreprises et le monde du travail se sont profondément modifiés. L'impact de ces bouleversements sur les individus n'a pas été suffisamment souligné. Pourtant, les exigences de plus en plus fortes qui pèsent sur les salariés en terme de productivité, la complexité grandissante des tâches à effectuer et des informations à traiter, les changements incessants dus aux nouvelles technologies ainsi que les incertitudes majeures engendrées par la mondialisation ne sont pas sans effet sur le psychisme humain.

Selon l'Agence européenne de sécurité et de santé au travail, près d'un tiers des travailleurs sont à des niveaux de stress psychologique trop élevés, mettant en danger leur équilibre et leur santé mentale. A ce gâchis humain s'ajoute également un gaspillage économique : perte de productivité, absentéisme (on estime que le stress est responsable de la moitié des journées de travail perdues dans l'Union européenne). Le coût du stress pour les entreprises atteindrait ainsi 3 à 4 % du PIB en Europe ; en France, il est estimé à 1 milliard d'euros selon l'Inrs.

La dimension émotionnelle du travail ne peut donc plus être ignorée : à la pénibilité physique originelle du travail s'est substituée une pénibilité psychique dont les effets ne sont pas moins délétères. De l'inquiétude ("Que vais-je devenir ?") à la rancoeur ("C'est inadmissible !") ou la nostalgie ("C'était le bon temps"), en passant par la désorientation ("Je fais quoi, maintenant ?") ou le désengagement, les émotions humaines sont au travail ! Et l'entreprise doit y faire face.

Or l'organisation du travail et la définition des tâches - pas plus que les modes de management des individus - ne prennent pas suffisamment en compte, aujourd'hui, cette dimension émotionnelle. Prenons un seul exemple, celui de la conduite du changement : l'"Harvard Business Review on Change" souligne que, lorsqu'une entreprise est amenée à se transformer, la dimension humaine est la plupart du temps négligée en regard de la dimension stratégique.

Ces considérations ne nous entraînent-elles pas fort loin de l'économie et du droit ? Pas tant que cela. Autoriser les émotions et les écouter, favoriser les émotions positives en développant une valorisation forte des individus, développer des attitudes empathiques dans la gestion des individus et les relations humaines, tout cela fait partie d'un management intelligent. Les enjeux sont d'importance : il s'agit du bien-être des individus et de la performance des entreprises qui les emploient, donc du bien-être sociétal.