Des Oiseaux et des Marchés
Albert Merlin analyse la crise grecque et l'incapacité des dirigeants européens à réagir rapidement et efficacement face à la situation. Il compare la situation à l'utopie d'Aristophane, où les oiseaux représentent une cité idéale, et souligne l'importance d'une action concertée et d'une volonté politique forte pour regagner la confiance des marchés.

La crise grecque le démontre une nouvelle fois. Pour gagner la confiance des marchés, il faut toujours parler et agir en même temps. Or les pompiers européens ont donné l'impression d'attendre que l'incendie ait dévasté l'Acropole avant d'actionner les lances qu'ils avaient braquées sur la Grèce depuis d'interminables semaines.

Il y a des utopies roboratives : celle des « Oiseaux » d’Aristophane, de retour à Paris sous la houlette de l’Argentin Alfredo Arias, n’est pas la plus désagréable lorsqu’elle nous offre l’image de la cité idéale, ornementée d’une mise en scène ébouriffante.

Il en est de moins drôles, comme celle qui, semaine après semaine, a tenté de nous faire croire que le traitement de la crise grecque pouvait attendre ! Comme si l’on pouvait compter sur l’apparition d’un magicien ! Comment comprendre le comportement de pays prétendument évolués et nourris d’intelligence politique lorsque, ayant mis en batterie les lances nécessaires à l’extinction de l’incendie, leurs experts ne trouvaient ensuite rien de mieux que de se demander gravement s’il était bien urgent de les activer ?

Il faut dire que jusqu’au 1er mai, en Europe, personne ne chantait la même chanson. Les oiseaux d’Aristophane, il est vrai, n’avaient pas la prétention de chanter juste, et la version « relookée » donnée à la Comédie Française ne brille pas vraiment par ses qualités harmoniques ; du moins y perçoit-on un projet, un espoir, un élément moteur dont on cherchait en vain les signes au sein d’un personnel politique bridé par ses soucis intérieurs. Il est vrai que la situation ne manquait pas de sel : des Etats eux -mêmes endettés devant

aller emprunter encore davantage pour ensuite prêter à la Grèce !...

Les marchés jouant la baisse, il devenait « urgent » de trouver un bouc émissaire. Ce furent, naturellement, les agences de notation : si ces institutions n’étaient pas aussi méchantes, tout irait mieux ! Mais font-elles autre chose que mesurer la tension et diagnostiquer l’état du malade ?

Un accord est enfin intervenu. Ne faisons pas la fine bouche. Mais enfin, qui peut croire que désormais nous sommes à l’abri d’une ou plusieurs rééditions de cette même pièce où l’attentisme le dispute à la tergiversation ? L’état d’esprit des dirigeants européens a-t-il vraiment changé ? Y a-t-il le moindre indice d’une volonté de bâtir enfin une gouvernance européenne ?

Les marchés, eux ne sont que partiellement convaincus. Pour gagner vraiment leur confiance, il faut dire et agir à la fois. Comme le faisaient les pères fondateurs de l’Europe (mais les marchés, alors, étaient minuscules), hommes de foi. Le grand danger, c’est qu’une fois l’orage passé, l’effort de concertation s’effondre à nouveau. Convaincre les marchés, cela suppose des dirigeants… convaincus. Et qui se sentent définitivement solidaires.

Aujourd’hui, nous sommes tous Grecs.