Organisé par l'Institut Présaje et le Fides (Forum sur les institutions, le droit, l'économie et la société), un colloque s'est tenu autour de ce thème le 14 octobre dernier à l'université Paris Ouest-Nanterre La Défense.
Ci-après figurent quelques extraits des propos tenus par trois des intervenants : Michel Cicurel, Olivier Poupart-Lafarge et Michel Rouger.
La transcription intégrale des débats peut être consultée sur .
Michel CICUREL
Beaucoup de critiques sont adressées aux banquiers. On nous reproche de temps en temps de ne pas prêter assez ou de prêter trop. S'agissant des subprimes, on nous disait que l'on prêtait trop. Dix-huit mois après, on ne prête pas assez. Je ne dis pas que les banques ne méritent pas de critiques, mais je trouve qu'elles sont assez mal ajustées. Mon propos s'organise autour de trois thèmes; je n'ai pas évité les thèmes dangereux :
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naturellement en tête : les bonus, qui intéressent tout le monde,
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ensuite, j'espère ne pas mordre sur la deuxième table ronde : la régulation,
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enfin, le rapport entre finance et économie réelle.
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Premier point : les bonus.
Pour planter le décor, je dirais que les bonus sont un sujet politique, mais qui n'a strictement rien à voir avec la crise. C'est complètement hors sujet par rapport à la crise.
Simplement, voir des banques distribuer des bonus aussi généreusement alors que le chômage va vraisemblablement continuer de progresser aux Etats-Unis jusqu'au printemps prochain, qu'un Américain sur six sera au chômage, est une provocation. Mais c'est un sujet politique qui aurait dû être traité par les politiques.
Je pense depuis très longtemps (quinze ou vingt ans), que la finance est trop rémunérée par rapport à d'autres activités, et pas seulement les patrons de banque.
Vis-à-vis d'autres métiers (enseignants, chercheurs, médecins, infirmières, etc.), je trouve qu'il y a un problème de contribution à la société et je ne crois pas qu'un secteur puisse durablement gagner beaucoup plus qu'il n'apporte à la société.
Deuxième sujet : la régulation.
Aujourd'hui, on dit : « Vive la régulation ! ». Ma conviction est que le principal responsable de la crise d'aujourd'hui n'est pas le banquier mais le régulateur. J'estime en particulier que la Réserve fédérale était le dealer, à la différence de Jean-Claude Trichet, qui, je vous le rappelle, a essayé de maîtriser la masse monétaire et se faisait huer par toute l'Europe.
Dans le même temps, le patron déifié de la Réserve fédérale a laissé se développer une bulle immobilière très dangereuse, sans la regarder. Je me suis toujours demandé si les banquiers centraux, à moins d'être comme Jean-Claude Trichet amoureux du martyre, étaient vraiment indépendants, ou s'ils n'étaient pas finalement dépendants de l'opinion et de leur image. L'erreur humaine est beaucoup plus dévastatrice dans la tour de contrôle que dans la cabine de pilotage !
Dernier thème : finance et économie réelle.
Cette distinction me paraît redoutable parce qu'elle ne correspond absolument pas à la réalité des entreprises. Une grande entreprise n'a pas envie d'avoir celui qui lui fait un crédit sur son bilan d'un côté, celui qui lui organise ses émissions obligataires, ses augmentations de capital en actions d'un autre côté, puisque c'est la banque de marché. L'entreprise a envie d'avoir un interlocuteur unique.
Maintenant, deux mots sur la titrisation. Je pense qu'il serait de la folie d'arrêter la titrisation, et que ce serait de la folie aussi que le régulateur admette que l'on puisse titriser 100 % d'un crédit. Il faut continuer de titriser, mais il faut que les banques gardent une part de responsabilité dans la titrisation.
Le problème n'est pas banque commerciale vs banque d'investissement. Le problème est le compte propre. Quand une banque commence à rouler pour son compte propre et à s'intéresser plus à elle-même qu'à ses clients, à prendre des risques sur ses fonds propres alors que le régulateur lui impose par ailleurs des règles tatillonnes, je me dis qu'il y a probablement un risque ; de fait, il s'est matérialisé.
Olivier POUPART-LAFARGE
Pour essayer d'y voir clair, je voudrais prendre une image toute simple : celle du chauffard ivre-mort qui roule à 200 km/heure sur la route et qui provoque un accident important, un carambolage. On se tourne à ce moment vers tous les responsables possibles de cet accident. On dira que la route, que la signalisation étaient mal faites, que les gendarmes n'ont pas bien surveillé le trafic... Pour moi, c'est le chauffard ivre qui est responsable de l'accident.
Qui, dans notre propos, joue le rôle du chauffard ivre qui roule à 200 km/heure ? Les banques. Mais puisque l'on parle de responsabilité, peut-être faudrait-il évoquer cette innovation curieuse qu'a représenté la norme de rendement des fonds propres à 15%. Je crois que cela n'a pas peu contribué à l'accident que nous connaissons. Il n'est pas normal que des gens pensent qu'ils peuvent durablement avoir 15%de rendement des fonds propres.
On a un peu parlé des tradings pour comptes propres. Il s'agit là d'un vrai scandale puisque l'on met à la fois en péril les fonds propres et l'on est aussi en conflit d'intérêt avec ses propres clients.
Que dire de la titrisation ? Un élément me paraît grave : la BRI a déterminé que seulement 20%de la titrisation étaient placés dans des investisseurs externes et que 80 % étaient rachetés par les banques elles-mêmes. Il s'agissait donc en réalité d'arbitrages réglementaires : les banques faisaient tomber des lignes de crédit aux entreprises dans des instruments financiers qui étaient moins régulés et qui leur permettaient d'augmenter leurs profits.
Cela dit, il ne faut évidemment pas tuer les marchés financiers ni la possibilité de faire de la titrisation si elle est raisonnablement faite, placée auprès d'investisseurs et qu'une partie du risque est conservée par les banques. Il faut de la titrisation, c'est absolument indispensable, mais il y a nécessairement des limites.
Quelques mots, maintenant, sur les besoins d'un groupe comme Bouygues. Le groupe dispose de 8,8 milliards de fonds propres, affiche un bénéfice net de 1,5 milliard et des investissements de 1,8 milliard. Total de la dette : 8,7 milliards. Il s'adresse, bien sûr, aux marchés financiers, mais aussi aux crédits et aux garanties bancaires, essentiels dans ces métiers.
Autre aspect important : le financement de nos clients, crucial pour des chantiers souvent longs. Une remarque spéciale pour les crédits relais, actuellement en panne vu l'incertitude sur les prix. Ces crédits relais sont le moteur des lancements de chantiers. C'est cet indicateur qui est significatif du marché. Or il est totalement à plat.
Michel ROUGER
En cinquante ans d'activité bancaire, je n'ai tiré qu'une seule leçon, qu'il s'agisse de la toute petite SOFINCO de 1956 - pour laquelle je suis allé aux Arts ménagers vendre le crédit à la consommation à la ménagère de moins de cinquante ans - ou de la banque internationale ABN AMRO de 2006 - pour laquelle j'ai tenté de vendre la titrisation aux banquiers chinois qui ne savaient pas comment gérer leurs engagements immobiliers. Les relations sont difficiles entre le banquier et son client parce que le client demande un crédit, une marque de confiance, alors que le banquier octroie un prêt, une prise de risques...
J'ai vécu quatre crises qui ont affecté la distribution du crédit, en cinquante années de carrière. Elles ont toutes suivi le même processus : emballement du marché de l'offre de crédit, constatation de la mauvaise qualité des risques, crédit crunch, discrédit des banquiers. La dernière, la plus récente, car ce n'est pas la dernière, est intéressante, car elle comporte les éléments du processus classique, auxquels se sont ajoutés des phénomènes inconnus auparavant, et notamment l'ouverture aux simples consommateurs de pratiques de spéculations immobilières grâce à des crédits qu'ils subissaient plus qu'ils ne les demandaient.
Il ne faut pas s'étonner de la puissance de l'explosion qui a fait le tour de la planète. Le discrédit qui affecte les banques, à la suite de la catastrophe, est à la mesure des ravages subis par ceux qui se plaignent de ne pas trouver de crédit, face à ceux qui affirment continuer à consentir des prêts. Il est inutile de guerroyer sur ce terrain. On ne refait pas des oeufs avec une omelette. J'ai vécu cette expérience dans la « bad bank » (le CDR, qui participa au plan de sauvetage du Crédit lyonnais), à laquelle l'Etat avait confié les nombreuses entreprises commerciales et industrielles, dans lesquelles le Crédit Lyonnais détenait le contrôle, et que sa situation de quasi faillite ne lui permettait plus de conserver, même pas comme clientes. Ces entreprises, avec leurs 40.000 emplois, se sont vu refuser leurs crédits par les autres banquiers de la place, qu'elles étaient bien obligées de solliciter.
Quand on est face à un problème de ce type, insoluble dans le cadre du fonctionnement du marché, il ne faut compter que sur soi même. Pour éviter de pénaliser ces entreprises, déjà victimes de leur proximité avec la banque qui était accablée par le discrédit de ses turpitudes médiatisées, il n'y avait que la solution de réactiver une des banques condamnées à la liquidation par le plan de sauvetage et d'en dédier les activités reprises, aux financements de ces sociétés. Grâce à cet outil, en donnant la promesse de gérer cette banque, notée AAA, dans le cadre exclusif des entreprises captives du CDR, le crédit crunch dramatique qu'elles subissaient a été dépassé. Mais, quelle qu'ait été la grande utilité du dispositif mis en place, les rapports banquier / client sont restés générateurs de controverses, d'opposition, voire de suspicion. Cette règle détermine les relations entre celui qui demande la confiance d'un crédit et celui qui lui offre les risques d'un prêt.