Applications et Réglementations
Issu des perspectives enchirissant les débats des Entretiens d'Amboise, cet article revient sur l'impact de la révolution numérique sur la société, la liberté individuelle et les modes d'organisation des États. Il met en lumière les tensions entre le progrès technologique et la protection des valeurs démocratiques, et examine l'influence de l'opinion publique sur l'évolution du marché des applications.

Les applications - les applis -, ces outils de gestion installés sur les smartphones, sont le fer de lance de toutes les conquêtes de la révolution numérique. Exploitées en solo de plus en plus gratuitement par leur utilisateur, les applis mises à disposition par Google Play (Android) ou Apple Store (IOS) couvrent tous les domaines de la vie.

Elles sont apparues en filigrane dans les débats sur les Big datas. Les applis sont synonymes de nouveauté et de grande liberté pour la génération des petites poucettes chères à Michel SERRES. Elles devaient être présentes et participer aux réflexions pour dresser les perspectives globales qui font l'objet de ce complément apporté au colloque.

Les réglementations, toiles de fond qui tapissent les murs de tous les musées de la bureaucratie, servent de sujets récurrents dans les débats franco-français, animés par les 600 000 élus d'un pays qui compte 400 000 règlements répertoriés, de toutes sortes.

Pour les leaders de la révolution numérique, ces réglementations sont synonymes d'obstacles au progrès de la société, de son mieux-être et de son mieux vivre, grâce aux apports des technologies issues du mariage entre le téléphone mobile et les applis. La liberté individuelle qui s'attache à ces outils est à leurs yeux entravée par l'attitude des juristes plus attachés aux règlements qu'au droit, victime de leur foisonnement.

Compte tenu de l'importance que ces applications ont prises dans la vie quotidienne des Français, il a paru souhaitable de dresser les perspectives de leur évolution/révolution.

On pourrait les présenter en forme de tragédie à raison de ce qu'elles s'installent au cœur de la société dans une unité de temps - l'actuelle décennie -, de lieu - le monde -, et d'action - l'opposition entre le progrès par la liberté et le blocage par la réglementation. Ce serait un peu court. Le même débat a fait rage sur la finance dérégulée au cours de la décennie précédente, avec les résultats qui ne furent pas conformes aux promesses.

Les valeurs démocratiques et humanistes de la vieille Europe peuvent comprendre, et admettre, la recherche du progrès par la liberté qui anime les créateurs de toutes ces applications offertes pour améliorer la vie de ceux qui les utilisent. Ils ne sont prêts ni à comprendre, ni à admettre que ces libertés bouleversent le mode d'organisation des sociétés en leur déniant la faculté de réglementer, par leurs administrations d'État, ce qui permet la sauvegarde des solidarités et la pérennité du vivre ensemble L'Union européenne qui regroupe les membres de l'Union monétaire, inspirés par l'Allemagne, et ceux qui n'en sont pas, inspirés par l'Angleterre, réagit, à l'égard de la révolution numérique, des GAFA et de toutes les applications mises sur le marché, avec la volonté de protéger leurs nationaux alertés par les excès de l'espionnage et l'exploitation des données identitaires par ces entreprises planétaires Les réactions provoquées par l'intrusion brutale et forcée de l'application Uber Pop sont là pour démontrer que ces excès entraînent les secteurs économiques déstabilisés à rechercher la protection de l'État, de ses juges et de ses tribunaux.

Au fur et à mesure que les opinions publiques elles-mêmes interconnectées vont découvrir la réalité, au-delà de la séduction, elles apprendront à faire la différence entre les applications utiles et les futiles, les bienfaisantes et les nuisibles. La réaction récente en France, à l'égard de l'appli Gossip et des troubles causés aux jeunes lycéens par la diffusion de rumeurs anonymes, est caractéristique.

Le gigantesque marché qui a été ainsi ouvert va rechercher et trouver sa consolidation et sa maturité dans cette confrontation avec les opinions publiques, beaucoup plus efficace que celle avec la réglementation. Chaque application durable trouvera sa place, une fois qu'elle aura passé avec succès ce concours d'admission de l'opinion publique. D'autant plus facilement que la créativité concurrentielle multipliera les offres.

Au cours de cette évolution, la France devrait se distinguer. Conformément à sa spécificité, l'État, fidèle à sa vocation d'omnipotence, voudra se charger lui-même du numérique comme il l'a fait de bien d'autres innovations, avant de les laisser péricliter dans les blocages de la bureaucratie. C'était avant la génération des petites poucettes.

Heureusement, les modes de développements technologiques de toutes ces applications sont accessibles à tout individu un peu formé et déterminé à créer. Il n'est pas sûr que les sentiments de liberté qui animent la génération du numérique poussent celle-ci à s'enfermer dans des structures étatiques. Surtout si, selon ses pratiques ancestrales, l'État fera alterner son numérique de gauche et son numérique de droite.

Les applications continueront à être produites par l'individu et les réglementations par l'État, sous l'arbitrage de l'opinion publique. C'est le résultat de la révolution numérique.