Les « SDF » sont réapparus en tant que problème social depuis une trentaine d'années. La compassion, réveillée chaque hiver, a permis la constitution d'un système de prise en charge dont l'objectif est de lutter contre l'exclusion. Il y a la une sorte d'obligation, morale, de moyens que se donne la collectivité. Une autre perspective est de se donner un objectif de résultat.
L'objectif « zéro SDF d'ici à 2007 » évoque par le candidat Lionel Jospin au printemps 2002 comme l'un des axes de son programme présidentiel a donné lieu à de vives réserves et a une polémique qu'on peut juger insolite. Le mot d'ordre a été juge simpliste, maladroit, utopique. L'idée avait pourtant déjà été exprimée en 1997 par Laurent Fabius alors président de l'Assemblée Nationale. Elle s'inspirait d'une proposition « un toit pour tous » du premier ministre anglais Tony Blair réélu en 2001. Le candidat Nicolas Sarkozy l'a, plus tard, évoqué pendant la campagne présidentielle de 2007.
Cette idée, correspondant au fond à l'objectif général d'éradication de l'exclusion, soutenue par toutes les grandes associations, a été discréditée, notamment par les associations, comme un « slogan provocateur », une « promesse bien imprudente », une « formule démagogique ». Il y a là quelque chose d'étrange. Bien entendu, il est probable qu'il restera toujours, comme dans tout pays développé non totalitaire, des gens à la rue. Mais il est préférable pour les finances publiques et pour le débat public de se donner des objectifs évaluables. C'est la logique même de la reforme récente des lois de finance, obligeant désormais l'action publique à fonctionner sur une logique objectifs/résultats.
Il est à cet égard bien certain que l'objectif « zéro SDF », avec sa dose d'ambigüité - mais n'est-ce pas là le lot de toute politique publique ? - est plus clair et plus évaluable que le seul affichage de moyens supplémentaires pour l'objectif moralement généreux mais concrètement ténébreux de lutte contre les exclusions. Les associations en particulier, dépendant de plus en plus des fonds publics, ont eu une curieuse réaction quand il ne s'agit plus de gérer mais de régler (ou de tenter de régler) un problème sur lequel elles interviennent.
Chacun à leur manière, des pays aussi différents que la Finlande, les Pays-Bas ou le Royaume-Uni se sont récemment fixe l'objectif d'éradication du phénomène. A une échelle plus large, c'est le Parlement Européen qui a adopté, début avril 2008, une déclaration écrite en vue de « mettre fin au sans-abrisme » d'ici 2015. 438 signatures de députés européens provenant de tous les partis politiques et de tous les Etats membres ont été recueillies. Cette déclaration est loin de la directive obligatoire. Elle est cependant une incitation à prendre avec le plus grand sérieux une question qui n'est plus seulement nationale dans un espace européen ouvert. L'ambition « zéro SDF » est en France comme ailleurs une visée politique judicieuse et sensée. C'est un véritable objectif à l'aune duquel évaluer, puis reformer, les politiques en place.
Mais comment atteindre un objectif aussi ambitieux ? Ce n'est certainement pas en augmentant aveuglement les moyens mais en en évaluant l'efficacité et en les redéployant. C'est en revisitant les politiques de logement social pour que ceux qui n'ont rien à y faire, soit paient effectivement des loyers bien plus élevés, soit changent de logement. C'est encore en s'interdisant que quiconque puisse dormir dehors, au risque d'y mourir (de froid ou d'agression). Appeler à un rien de contrainte, ce n'est pas réinventer un délit liberticide de vagabondage, c'est vouloir vraiment sauver les gens. C'est, enfin, en faisant de l'objectif « zéro SDF » une orientation concrète des politiques de l'Union européenne, par exemple avec une agence spécialisée responsable des ressortissants intra-communautaires se trouvant en errance dans les rues de pays dont ils ne sont pas originaires.
Dernier ouvrage de Julien Damon paru: L'exclusion (PUF, « Que sais-je ? », 2008).