Usufruitiers, Nus Propriétaires, Précaires et Déshérités
Michel Rouger analyse la fracture sociale en France à travers le prisme de quatre générations : les usufruitiers, les nus propriétaires, les précarisés et les déshérités. Il met en lumière les tensions et les divergences d'intérêts entre ces groupes, et explore les risques de déstabilisation sociale que cela représente pour la France.

Il y a six mois j'avais préparé pour l' « Echo » un article sur les peurs et les révoltes. Je l'ai retenu. Je concluais : « Notre Etat risquant de perdre la main, il appartient, à tous les citoyens, de porter à notre jeunesse la plus grande attention, le plus ferme soutien psychologique et pédagogique, afin de limiter les effets du cycle des révoltes et de la peur ». Nous y voila.

L'origine de cette situation se trouve au début des années 1980, au milieu d'un cycle de désordres, qui a couvert la décennie 1975-1985, marquée, par une inflation et un chômage à deux chiffres.

En 1981-1982, la France a cru échapper à ce double drame en empruntant la voie originale de la rupture avec le capitalisme. Ce fut une impasse. Il a fallu faire brusquement demi-tour et rentrer au bercail de la mondialisation capitaliste et productiviste, seul modèle dominant après l' effondrement de l'empire soviétique.

Marquée par cet échec, la société française s'est engagée dans le cycle de l'argent roi des années fric, 1985-1995. Elle a adoré tout ce qu'elle avait détesté quelques années plus tôt. Jusqu'à ce que, à force de débordements, de dettes, et d'aventures, dont elle paie encore aujourd'hui le prix fort, elle s'installe, de 1995 à 2005 dans le cycle de la peur et des révoltes trimestrielles.

Après avoir cru qu'on pouvait s'enrichir en dormant, en travaillant de moins en moins, la société française a accumulé, [sans raisons]{.underline}, les rancoeurs et les comportements dépressifs, sur le déclin de son modèle social, celui de sa place dans le monde, celui de ses performances, de sa sécurité, celui des valeurs de sa démocratie représentative, etc etc ...

La vraie fracture qui menace la société française, au-delà des peurs d'aujourd'hui, se situe entre les trois générations d'adultes, dont les intérêts acquis et les risques encourus divergent, jusqu'à rompre le pacte social sur lequel la France s'est reconstituée après les déchirements violents de la guerre de 39-45 et de la décolonisation qu'elle entraîna.

La génération des usufruitiers

Qu'est ce qu'un usufrutier dans la France d'aujourd'hui ?

C'est un citoyen qui ne produit plus, qui reçoit ses revenus directement ou indirectement des caisses de l'Etat, et qui contribue de moins en moins au coût de la collectivité. Il a entre 55 et 80 ans soit 25 classes d'ages sur 80 vivantes. Il bénéficie, à plein, du « modèle social » créé par, et pour, ceux qui ont fait, entre 1945 et 1975, des efforts considérables pour reconstruire la France, sa démographie, son industrie, et ses finances, après l'effondrement des années guerrières 1914/1944. Ce sont eux, qui par leurs votes, inspirent et dominent nos choix politiques.

La génération des nus propriétaires

Qu'est ce qu'un « nu propriétaire » de nos jours ?

C'est un citoyen entre 40 et 55 ans, qui a accédé, au manettes du pouvoir d'Etat, en général par ses diplômes, ses origines familiales, ou ses réseaux de relations. Ou bien qui a trouvé l'abri protégé garanti aux serviteurs de l'administration d'Etat. Ce nu propriétaire-régisseur gère le domaine pour le compte et le profit commun qu'il partage avec les usufruitiers, lesquels lui garantissent, en retour, la pérennité de leurs situations par un système électoral majoritaire qui démembre le légal et le légitime.

Reste à résoudre une équation insoluble !

Comment assurer le prix de l'usufruit, en même temps que payer celui de la compétition, du productivisme économique, le rejet de l'excès d'impôts, supporter les conséquences migratoires d'une ancienne puissance coloniale, et garder assez d'argent pour soi ?

La solution apportée a été de vendre des pans entiers du domaine collectif, plutôt mal géré, pour trouver l'argent frais qui manquait, et hypothéquer le reste en accumulant les dettes pour payer les dépenses courantes. C'est ce qui a abouti à précariser, puis à déshériter , les deux générations qui suivent .

La génération des précarisés

Qu'est ce qu'un Précaire aujourd'hui ?

C'est un citoyen de 25-40 ans, qui est privé des principaux attributs de la liberté que sont, l'ambition de réussir sa vie par son travail, la dignité de sa personne, le respect de ses origines. A l'envers du nu propriétaire, il pâtit de l'absence de soutien familial, de relations, ou de diplômes adaptés aux marchés. A vues humaines, si le système perdure, les chances du précaire de devenir nu-propriétaire, puis usufruitier sont nulles. On en découvre les conséquences, avec angoisse, en voyant la précarité affecter cette génération comme une maladie chronique.

La génération des déshérités

Qu'est ce qu'un déshérité aujourd'hui ?

C'est un enfant de précaire qui ne peut plus supporter ce qu'il vit.

Il a, selon ses origines, la dégradation de son tissu familial, son exclusion de toute formation socialement intégrante, entre 15 et 25 ans. Il n'a rien sur quoi construire une vie, sauf l'amour, la religion, la passion, dont il ne faut pas s'étonner du grand retour.

Les émeutes insensées des banlieues et le rejet convulsif du CPE sont les deux faces du même miroir .

Tout cela est annoncé dans une publication récente de Cofremca/Sociovision qui relate que la moitié des français s'attendent à des bouleversements violents avant 5 ans. Peut on le craindre sérieusement, comme l'exprime J. Marseille dans son livre récent sur la guerre civile ? Oui. Par l'existence d'un fort sentiment d'injustice chez les déshérités, le retour des utopies suicidaires du 20ème siècle, chez les précarisés, l'incapacité des nus propriétaires de redresser la situation, et le réservoir de violences physiques des zones de non droit.

Est-ce que notre démocratie représentative qui a laissé cette situation se créer peut y apporter remède ? Tout dépendra de la reconstitution de la classe politique et de ses idées en 2007, sauf à ce que « la rue » ait imposé sa propre légitimité auparavant.

Quiconque s'informe et réfléchit sur ce qui se prépare dans le monde, et chez nos voisins, que nous subirons bon gré mal gré, sait que notre modèle démocratique est en grand danger. Notre puissance économique fait assez de jaloux pour qu'ils profitent de nos dérapages. Et que nos créanciers perdent confiance.

Il reste 10 mois pour se tirer de ce mauvais pas. D'ici la, j'attirerai votre attention sur l'essentiel, sur ce qui vous sera caché.