La Russie traverse à nouveau une période de crise. Comme les autres pays pourrait-on dire. Pas tout à fait, tant le « système » dans lequel vit la Russie depuis quelques années ne peut se comparer à nul autre. Dans cette phase aiguë de crise financière en Russie, il est difficile de faire la part des causes « globales », liées aux « subprimes », à la baisse des cours du pétrole et des autres matières premières, et des causes « domestiques » propres à la façon dont l'économie du pays est dirigée. Jusqu'à l'été dernier, le modèle de développement de la Russie, dont Vladimir Poutine avait fait l'actif essentiel de son bilan, c'était ce que l'on pourrait appeler « l'économie spéculative dirigée ». Autrement dit, les opposés : le renforcement du contrôle de l'Etat sur des pans entiers de l'activité (et notamment l'énergie, les matières premières et les industries aéronautique et de défense), mais en même temps un laissez faire assez généralisé dans le domaine de la régulation financière et bancaire.
Rosneft, la compagnie pétrolière contrôlée par l'Etat, est le symbole presque parfait de cette « économie spéculative dirigée » : l'entreprise fut à la fois l'instrument du Kremlin pour « nationaliser » les actifs de l'ancienne compagnie Yukos, mais elle fut aussi introduite à la bourse de Londres en juillet 2006, d'une façon triomphale, pour célébrer la tenue du sommet du G8 à Saint-Pétersbourg. Rosneft, entre 2004 et 2006, a vu sa valeur passer de 6 à près de 100 milliards de dollars. Entre 2005 et 2007, la bourse de Moscou a davantage progressé que tous les autres marchés financiers des pays émergents. La valeur des entreprises russes a explosé, sur la base de ces cours de bourse largement surévalués mais qui n'étaient que le produit de la spéculation ambiante et de la recherche de profits maximum de la part des fonds d'investissements du monde entier.
Toutes les grandes banques internationales ont voulu prêter à ces grandes entreprises russes qui se sont mises en quête de « cibles » aux Etats-Unis et en Europe, d'autant plus faciles à avaler que le financement ne posait pas de problèmes. Cette démonstration de force du capitalisme russe est allée de pair avec l'enrichissement de l'Etat, au travers des revenus de la fiscalité pétrolière, principale pourvoyeuse de ressources budgétaires.
C'est cette puissance financière nouvelle, cumulant les produits de la spéculation financière et les recettes fiscales liées aux exportations de matières premières qui a permis à Vladimir Poutine de mettre en scène la nouvelle puissance russe. Laquelle a connu son apogée avec les événements d'Ossétie du sud et de Géorgie en août dernier. Plusieurs économistes internationaux de renom, comme Anders Aslund, avaient attiré l'attention de leurs collègues russes et des ministres compétents sur le danger de lier son futur à la conviction que les cours des matières premières ne pouvaient plus baisser... La Russie semblait immunisée contre toute crise puisque pourvue de cette rente inépuisable. Du coup, l'argent a coulé à flot, sauf dans la Russie qui en avait le plus besoin, celle des campagnes et des villes industrielles de l'Oural, de Sibérie ou d'Extrême Orient.
La crise financière a tout ravagé de façon très brutale. Entre mai et novembre 2008, la valeur des grandes entreprises russes s'est effondrée. La capitalisation de Norilsk Nickel, par exemple, premier producteur mondial de nickel, a fondu de plus de 70%, comme celle de Rusal, premier producteur mondial d'aluminium. Endettés auprès de banques étrangères et ayant fourni comme garantie des actions aux cours d'avant la crise, ces groupes ont été confrontés à un manque de liquidités au moment où les banques russes étaient dans la même situation. Deux crises se sont donc superposées : celle née du manque de liquidités et de l'effondrement des marchés, la seconde provoquée par la baisse très rapide et très forte de toutes les matières premières.
Les autorités russes sont autant démunies que les autres devant la rapidité avec laquelle la situation des banques et des entreprises s'est dégradée. Heureusement, le ministre des finances, Alexei Kudrin, avait stocké, dans un Fonds de réserve, une partie des excédents pétroliers, ce qui permettra à l'Etat de gommer les effets les plus négatifs de la crise sur les finances publiques et sur les dépenses sociales qui vont probablement exploser, compte tenu de la conjoncture très dégradée des industries métallurgiques et minières.
Les conséquences de cette crise pour la Russie sont aussi politiques. Le système bâti par Vladimir Poutine n'a pas tenu le coup et la Russie ne fait plus peur à grand monde par les temps qui courent. Le président Dmitri Medvedev, qui souhaite affermir son pouvoir et étendre son influence sur les milieux économiques et industriels, peut y trouver l'occasion de démontrer ses talents de gestionnaires et mettre en œuvre le grand projet auquel il dit vouloir s'atteler : la transformation de la Russie en une « communauté prospère de citoyens libres, basée sur des lois honnêtes », selon ses propres termes1.
1 Cette formule est extraite de l'adresse du président Medvedev aux assemblées, une sorte de discours sur l'état de l'union, un texte fort intéressant dont on peut lire la traduction anglaise sur le site du Kremlin :http://www.kremlin.ru/eng/sdocs/speeches.html