Take Money And Run
Avec le le procès Kerviel en toile de fond, Michel Rouger propose une analyse de l'évolution du système financier, passant des individus aux systèmes automatisés, et interroge sur les responsabilités face aux dérives et aux pertes financières.

Le procès Kerviel va s'ouvrir en pleine crise financière européenne. Etonnant paradoxe : pendant les travaux de sauvetage des autorités publiques, la vente de produits toxiques sur les marchés continue comme si de rien n'était. C'est qu'en changeant de siècle et de millénaire, l'acteur de marché - individu honnête ou malhonnête - a cédé la place au « système », à ses modèles et à ses algorithmes. Comment en reprendre le contrôle ?

« Take money and run ». Il y a 40 ans, Woody Allen a donné, à l'un de ses premiers films, un titre qui a traversé la fin du XXe siècle pour s'appliquer, parfaitement depuis le début des années 2000, à la course des traders entre les gratte-ciels de Manhattan et les tours de la City.

L'inept bank robber, le gangster minable, s'est installé dans l'imagerie populaire à côté du tricheur de L'Arnaque, du spéculateur du Sucre, et des multiples escrocs qui, de tous temps, ont fabriqué toutes sortes de produits ruineux dont ils ont tiré profit en mettant la main dans la poche de leurs victimes. Il suffit de lire les articles 405 et 408 du code pénal qui les concernent.

Les tournants du siècle et du millénaire ont transformé ces petits métiers, le tricheur, le spéculateur, l’escroc, chacun correspondant à des types de comportements individuels, qui tendent naturellement à se fondre. Ce brigandage artisanal, déjà stigmatisé par Montesquieu comme la mauvaise part d’un esprit de commerce empreint par ailleurs de générosité, avait sa limite : l’individu de chair et d’esprit. Prospérant sur les terres fertiles et inépuisables de la crédulité humaine, il bénéficiait de la qualification balancée de Délinquance astucieuse. Pensons au faux général qui avait vendu aux autorités d’après guerre des bonbonnes de fausse eau lourde pour la bombe atomique française, ou, plus récemment, à l’inventeur des avions renifleurs.

Aujourd’hui, l’individu a laissé la place au « système », lequel, grâce aux modèles et aux algorithmes, peut rassembler en une seule opération tous les métiers artisanaux de jadis, ceux du tricheur, du spéculateur et de l’escroc. La révélation de ce passage de l’individu au système a été faite en janvier 2008 par un jeune trader qui n’aura pourtant pas profité des 5 milliards d’euros que le système - qui lui avait été confié - a fait perdre à son employeur.

Il sera intéressant de voir, dans le prochain procès, comment les juges feront la part des responsabilités entre l’homme et le système. Il est indispensable d’avoir leur jugement au moment où, après avoir subi la déferlante des destructions de valeurs économiques et financières, les traders en charge des systèmes du trading financier continuent à travailler comme si rien n’était. La diabolisation des individus dans l’opinion n’y change rien. Les autorités sont incapables d’empêcher la poursuite des ventes de produits toxiques pendant les travaux de sauvetage du système.

La vérité est qu’en l’état de nos lois, personne ne peut contraindre un système construit sur des modèles scientifiques, quand il se met à déraper. La finance, la santé, le transport aérien viennent de le démontrer. Le juge qui poursuivra les délinquants, personnes physiques ou morales (sic), ne fera rien d’autre que d’établir un constat. Il ne pourra ni prévenir ni guérir. C’est aux communautés humaines de prendre en charge la réflexion sur les effets dévastateurs de la perte de contrôle des grands systèmes de l’ère numérique. Elles seules, dans les sociétés démocratiques, sauront, après avoir payé le prix des dérapages scientifiques, adapter les lois aux inévitables et profitables mutations des techniques.