Le nuage radioactif produit par les explosions Enron, Worldcom, Parmalat et autres, n'arrête pas de faire le tour de la planète capitaliste. Il a contribué au développement du cancer du soupçon, et de deux maladies associées, la manie de la transparence et celle du dénigrement, sur lesquelles se sont construits deux marchés fructueux.
Amplifiés par l'explosion résultant de la perte de contrôle de toutes les sources d'information qui irriguent les liaisons instantanées sur le web, ces deux marchés ont attiré d'innombrables experts en propositions, critiques et prestations de toutes sortes, qui utilisent tous les registres de la peur.
Au fur et à mesure de leur développement, ces marchés de la transparence et du dénigrement ont été largement dynamisés par la conjonction de trois phénomènes.
D'abord, les techniques de communication se sont de plus en plus intéressées à l'outil séculaire de la rumeur pour mettre en oeuvre, à l'envers, des campagnes de destruction de la notoriété, de l'image ou de la réputation, campagnes structurées selon les mêmes méthodes que celles employées pour construire, à l'endroit, une image positive.
Ensuite, les institutions judiciaires, justement convaincues de leur devoir sociétal d'utiliser le Droit pour assainir les pratiques du marché mondialisé, ont ajouté au soupçon ambiant.
Enfin, la technocratie, qui s'était réservée la direction des grandes affaires, a dû réduire ses prétentions en devenant subordonnée à une nouvelle catégorie d'experts en opinion financière, qui constituent une forme d' "analystocratie" aux pouvoirs tentaculaires.
Au point que la société, dans son ensemble, perd progressivement le sens du risque couru, celui de la responsabilité assumée, et, pire, la pratique de la décision. Il ne faut pas s'étonner de l'engouement qui se manifeste chez les jeunes pour la fonction publique au sein de laquelle le risque, la responsabilité et la décision sont suffisamment collectivisés pour apporter le confort de la sérénité interdite au dirigeant d'entreprise.
On sait pourtant la dérive qui guette les sociétés qui perdent leurs innovateurs, leurs créateurs, leurs bâtisseurs, leurs savants responsables, à force de les avoir découragés et paralysés par les excès du soupçon, de la transparence et du dénigrement. C'est là un sujet déterminant pour notre avenir.