Siffler en Travaillant
Comment améliorer le climat dans les entreprises. L'arrivée d'une génération « Y » peu soucieuse de soumission aux hiérarchies autoritaires. La tentation d'échappée mentale pendant les heures de travail qu'autorise internet. L'aspiration au bien-être individuel sans cesse exprimée. Autant de raisons pour rassembler les salariés autour de projets mobilisateurs. Le sport n'est pas le moindre des leviers de motivation.

Il y a 75 ans, Walt Disney présentait au tout Hollywood son célébrissime film d’animation Blanche-Neige et les Sept Nains, inspiré par le conte des frères Grimm de 1812. La fameuse scène chantée qui a traversé les temps exprimait le bien être au travail. L’accueil mondial fut triomphal. L’année précédente, 1936, celle du Front populaire en France, Charlie Chaplin avait présenté son film, tout aussi célèbre, Les Temps modernes, qui exprimait le mal être au travail, socle de la lutte des classes qui perdure, trame de nombreux ouvrages.

Après quelques décennies et tant d’événements, la référence un peu décalée à Blanche Neige et ses Sept Nains, au temps de Dark Vador et de sa guerre des étoiles, permet d’introduire une réflexion sur une mutation comportementale venant d’outre Atlantique. Il s’agirait ni plus ni moins de faire figurer le sentiment de bien être des dirigeants, des cadres et des personnels des entreprises, au rang des actifs immatériels, créateurs des goodwills qui valorisent les bilans soumis aux analystes, voire aux acquéreurs dans les data rooms.

Il est vrai que le poids de ces actifs immatériels, déjà connus dans la rubrique des incorporels qui excitent l’attention des comités d’audit dans les conseils des sociétés cotées, ne peut être négligé. Un article voisin au sein de ce numéro de Pres@jeCom (cf ci avant) traite de la pratique de la langue anglaise par les non anglophones dans les entreprises mondialisées. Peut-on considérer que la fluidité de cette pratique constitue un élément de bien-être qui favorise la productivité des opérateurs, donc un élément d’actif qui pourrait figurer au bilan ? Sans doute, par opposition à l’élément manifeste de passif créé par le mésusage de la langue du business. C’est l’effet Joyeux opposé à l’effet Grincheux. On reste chez Blanche-Neige.

La notion de bien-être au « boulot » est un sujet délicat à traiter en France, pays de signe zodiacal grincheux, avec, heureusement, un fort ascendant joyeux qui permet de tout y terminer par des chansons. Le mouvement ETHIC l’a fait avec « J’aime ma boîte ». Il est vrai que cet engagement est plus spontané chez celui qui est son propre patron, ou qui le côtoie de suffisamment près pour n’être pas sensible à la distance qui décourage les adhésions. C’est plus ardu dans les hiérarchies longues, hyper centralisées à la française, fonctionnant par filières étanches. Surtout lorsque le bien être ne découle plus ni de l’accroissement régulier des rémunérations, ni des promotions que l’absence de croissance interdit, ni des ouvertures d’un marché du travail atrophié. Pas facile d’éviter que Grincheux ne mène la danse dans l’entreprise.

C’est là que les Américains ont découvert l’Europe en allant chercher dans la pratique du sport en entreprise, connu de longue date chez nous, absorbé par les universités chez eux. En attendant que quelque chercheur français s’intéresse à la question, voyons où est l’intérêt du monde du business, ce qui le pousse à engager cette conversion.

  • Les jeunes générations (Y) sont sensibles à la proximité des relations qu'elles pratiquent dans les réseaux sociaux. Elles se détournent des hiérarchies d'entreprise longues et distantes. L'introduction de pratiques d'équipes à vocation conviviales, ludiques et compétitives comme celles du sport répondent à cet appel générateur de motivations et d'adhésions.

  • Les conditions économiques en Occident, la concurrence des économies aux acquis sociaux rudimentaires, la panne de croissance découlant de la ponction opérée par les aventures financières, tout concourt à empêcher les envolées de revenus des Trente glorieuses. Il faut, pour entretenir le moral des travailleurs des classes moyennes affectées par ces frustrations, leur offrir le bien être d'un esprit sain dans un corps sain, base de l'activité sportive.

  • Le bénéfice attendu permettrait, sur le long terme, d'éviter que la société des grincheux « unlimited » qui commence à prospérer sur le Vieux Continent ne traverse l'Atlantique en venant y mettre le désordre revendicatif, voire y importe la lutte des classes, qui sont au business ce que le phylloxéra, qui avait traversé l'océan dans l'autre sens, fut à la vigne française.

  • enfin il ne faut pas oublier la réalité qui fait que chaque opérateur s'est fait greffer un ordinateur au bout des doigts pour exécuter son « boulot », et que l'usage qu'il peut en faire lui ouvre des terrains de jeux personnels illimités qui ont sur le temps de travail productif un effet à côté duquel la RTT de notre chère Martine est un jeu d'école maternelle. L'ajout d'une séquence de vie sportive et ludique dans le contrat de travail permettrait de reprendre la main sur les distractions solitaires au travail qui compensent les frustrations évoquées.

Au-delà de ces quelques réflexions préliminaires sur ce qui pousse ce sujet sur nos tables, il mérite qu'on lui porte intérêt, en France, pays où le quart des travailleurs sont employés par l'Etat, directement ou indirectement. D'autant plus que ces fidèles serviteurs de l'Etat, s'ils chantent et tambourinent beaucoup dans leurs processions, préfèrent hurler en défilant, que siffler en travaillant. Comme Grincheux.

Peut-être, un jour, la recette américaine sera-t-elle mise en œuvre par un original secrétaire à la Fonction publique, féru de sport et de chansons. Rêvons un instant, comme Walt Disney, en imaginant, au Stade de France, la finale de la coupe de foot féminin entre les Fiscalettes de la direction des impôts de la Corrèze et les Chtis de la sécurité sociale de Lille...