Quand on évoque la révolution du numérique dans la presse, on donne généralement la parole à des patrons de start-ups, comme s’il s’agissait d’une révolution technologique et comme si ces dirigeants d’entreprise étaient représentatifs des entreprises françaises et, plus largement, de ce qui bouge dans notre société. Nos observations nous incitent à penser que les “vrais” révolutionnaires du numérique sont tout à fait ailleurs.
Le web 2.0 n’est pas une révolution technologique
Les technologies sur lesquelles repose le web 2.0 ne sont pas très innovantes. La révolution numérique est à la croisée de trois technologies : l’informatique, les télécommunications et l’audiovisuel. L’informatique est celle qui fait le lien avec les deux autres, d’où l’effet de loupe dont elle bénéficie. Mais elle n’aurait pas pu, seule, produire la révolution à laquelle nous assistons : même si elle a su se rendre plus accessible au fil du temps, elle est loin d’être aussi immédiatement familière que le téléphone ou que la “zapette” de la télévision. La révolution numérique repose principalement sur l’explosion des usages de la communication audiovisuelle, du téléphone et des réseaux. L’un des principes fondamentaux du web 2.0 est d’ailleurs le Kiss : keep it simple, stupid. L’objectif étant que le plus grand nombre possible de participants collaborent entre eux, il est indispensable que les outils n’exigent aucun prérequis technique, économique ou culturel.
La révolution du numérique est donc tout sauf technologique : c’est en réalité une révolution sociale, de celles qui bouleversent l’ordre de la société.
Un fabuleux outil d’intégration sociale
Même si certains s’interrogent sur l’utilité des nouveaux outils de l’Internet, on est obligé de constater que plus d’un milliard et demi de personnes se rencontrent dans l’espace-temps social du web 2.0 et s’y livrent à des activités de plus en plus nombreuses. Le temps qu’ils y consacrent et leur motivation démontrent qu’ils y trouvent du sens : de la distraction, de l’intérêt, du lien social.
Nous avons désormais affaire à une société duale : d’un côté, ceux qui, trop occupés par leurs activités professionnelles ou sociales, n’ont pas le temps d’aller explorer l’univers d’Internet ; de l’autre, ceux qui, pour une raison ou une autre, se sentent relégués aux marges de la société et disposent d’un temps illimité à consacrer au web 2.0. Lorsque l’on fréquente les réseaux sociaux d’Internet, on y trouve une très grande variété de gens qui présentent deux caractéristiques communes : beaucoup de temps libre et un problème d’intégration dans la société dite classique. Il ne s’agit pas seulement des jeunes, qui ne sont pas encore entrés dans la vie active, disposent de beaucoup de temps et sont tombés dans la marmite du numérique quand ils étaient petits, mais aussi, ce qui est plus étonnant, de retraités, de chômeurs, de personnes isolées, de ménagères de moins de cinquante ans.
C’est le cas, par exemple, de Peter Oakley, un homme de 83 ans qui est devenu une star du Net sous le nom de Geriatric 1927. En 2006, il a découvert YouTube et a mis en ligne sa première vidéo, dans laquelle il exprimait son admiration pour tout ce que les jeunes savent faire sur Internet. Il expliquait qu’il ne savait pas comment réaliser un montage audio de qualité et regrettait de ne pas pouvoir partager ses morceaux de jazz préférés. Il a aussitôt reçu des milliers de mails d’internautes prêts à l’aider. Aujourd’hui, il déborde d’activités, a sa page sur Wikipédia, deux chaînes de télé sur YouTube et, après avoir été la coqueluche de millions d’admirateurs, il conserve un public de 50 000 personnes qui continuent à suivre ses activités et le considèrent comme un grand-père virtuel. On mesure la différence par rapport à ce qu’aurait dû être la fin de vie d’un retraité modeste, isolé au fin fond de l’Angleterre…
Quand le “Mammouth” se met en mouvement
Non seulement un octogénaire peut devenir une star du web 2.0, mais l’une des institutions sociales généralement considérées comme le plus “à la traîne” sur tout, l’Éducation nationale, est capable de s’emparer des outils du web 2.0 et d’en tirer parti de façon extrêmement créative.
Ainsi, dans les Yvelines, une enseignante utilise des iPod pour faire écouter la dictée à ses élèves chacun selon son rythme, ce qui permet même aux plus lents d’entre eux de progresser. Elle a également mis en ligne une vidéo pour expliquer sa méthode.
Dans quelques semaines se tiendra à La Défense le salon Intertice (Carrefour des usages pédagogiques du numérique) qui réunit chaque année des acteurs de l’enseignement général, technique et professionnel pour échanger sur leurs pratiques innovantes à partir des outils numériques. D’après le programme, on pourra par exemple apprendre comment enquêter sur le web, comment créer une web-radio, comment utiliser Twitter en classe, voire même Google Wave, alors que ce logiciel est encore en version bêta.
La frilosité des entreprises
Face à ces initiatives, le monde de l’entreprise paraît étrangement frileux. Dans la plupart des sociétés, il est purement et simplement interdit d’utiliser les réseaux de type Facebook ou Twitter, et le service informatique veille à ce que l’accès à ces sites soit bloqué. On se souvient pourtant que certains groupes du CAC 40 se sont vantés, il y a peu de temps, d’embaucher des gens sur Second Life. Il peut paraître paradoxal de recruter son personnel dans des environnements virtuels puis, une fois dans l’entreprise, de lui refuser l’accès à Facebook. C’est sans doute difficilement tenable à long terme.
Autant les entreprises se montrent méfiantes vis-à-vis du web 2.0, autant elles sentent bien qu’elles devraient essayer d’en tirer parti en ce qui concerne leurs clients. Air France, par exemple, s’est dotée d’un outil de community management, Bluenity, qui est le prolongement de son programme Flying Blue. Il s’agit de créer un réseau entre ses clients : si vous voyagez sur Air France, vous pouvez définir votre profil ou transférer celui de votre Facebook, et choisir auprès de quel genre de personne vous voulez vous asseoir lors de votre prochain vol. Vous pouvez aussi vous organiser avec d’autres voyageurs pour un covoiturage jusqu’à l’aéroport. Aujourd’hui, 80 000 personnes se sont inscrites sur ce réseau, ce qui n’est pas négligeable. On peut supposer qu’Air France a considéré que des voyageurs qui auraient noué des liens entre eux hésiteront davantage à se tourner vers d’autres compagnies, même pour 50 euros d’économie.
L’outil informatique Bluenity n’est cependant pas tout à fait de la même qualité que celui de Flying Blue : lorsque j’ai voulu m’en servir, j’ai été confronté à cinq bugs en moins d’une heure. On peut y voir un indice que, tout en s’engageant dans la voie des réseaux sociaux, la compagnie ne leur accorde pas exactement la même importance qu’à ses autres services web.
Les prémisses du monde à l’envers
Une révolution, au sens propre, consiste à renverser l’ordre des choses. Les entreprises ont peut-être raison de se méfier de la révolution numérique, car elle est susceptible de subvertir assez radicalement leur organisation interne.
Dans les débuts, l’informatique d’entreprise relevait d’une décision managériale : on mettait en place un outil informatique parce qu’ainsi en avait décidé la hiérarchie et parce que le calcul du ROI (Return on Investment) paraissait intéressant. Le système informatique était géré par un administrateur et, pour pouvoir s’en servir, il fallait bénéficier d’une habilitation et de droits d’accès. Aujourd’hui, la décision de créer un espace n’est pas managériale : elle dépend du fait que quelqu’un, dans l’entreprise, ait envie de créer cet espace. Y participent ceux qui trouvent l’initiative intéressante. Il suffit pour cela de définir son profil. L’utilisation des réseaux sociaux conduit les gens à s’évaluer mutuellement, ce qui est particulièrement subversif : l’évaluation des collaborateurs constituait jusqu’ici l’une des prérogatives du management.
Autre difficulté, le web 2.0 bouscule un certain nombre de notions. Il s’intéresse aux écosystèmes et oublie la notion de frontière, préfère la communauté à la hiérarchie, remplace les tâches par des contributions, et substitue la notion de jeu à celle de travail. Tout cela est très déstabilisant pour le monde de l’entreprise.
Deux mondes parallèles
Les révolutionnaires du numérique sont des gens ordinaires. Ils ne font pas la promotion d’une idéologie particulière, n’annoncent pas de grand soir, ne prétendent pas couper des têtes, et il n’y a pas de meneur identifié parmi eux. Ils sont en train de gagner leur place dans un nouvel espace social totalement ignoré des élites qui, elles, n’ont pas de temps à consacrer aux outils du web 2.0 et n’en voient pas bien l’intérêt.
Pour l’instant, les deux univers ne communiquent pas vraiment. Peut-être un jour le feront-ils, et l’on ne sait pas très bien ce qui se passera alors.
Une vidéo qui circule sur Internet montre un adolescent saisi d’angoisse lorsqu’il découvre que sa mère a une page sur Facebook et lui propose d’être son amie. La grande inquiétude de nos enfants est que nous commencions à occuper cet espace. Lorsque nous y viendrons, la rencontre entre les deux mondes risque d’être un peu complexe à gérer. Pour l’instant, elle n’a pas encore vraiment eu lieu.
Un dispositif éditorial original
L’ouvrage Les vrais révolutionnaires du numérique aborde plusieurs autres questions. L’un des chapitres est consacré au jeu, qui occupe une place de plus en plus importante dans nos activités et dans l’économie. Un autre traite de la puissance des réseaux numériques, qui peuvent libérer le potentiel des entreprises, à condition que lesdites entreprises soient nativement organisées en réseau, sans quoi l’effet risque d’être contre-performant. Un troisième évoque les communautés virtuelles qui créent de nouveaux liens dans une ville aussi impersonnelle que Paris et font apparaître de nouvelles formes d’entraide, notion qui semblait tombée en désuétude.
Pour accompagner cet ouvrage, nous avons créé un site, www.revolutionnairesdunumerique.com, où l’on peut trouver de nombreux liens et des vidéos à l’appui des différents chapitres. Dans la rubrique “e-Panthéon” figurent Geriatric 1927 et d’autres pionniers qui ont imaginé des usages innovants, amusants et passionnants du Net. Les lecteurs peuvent également y déposer leurs avis, commentaires et contributions, ce qui était bien le moins pour un ouvrage consacré au web 2.0.