Reprenons l’ouvrage « Le travail autrement ». Ma contribution s'intitulait 'Pour une approche contractuelle du temps de travail' et se situait à l’époque dans le contexte de l'application de la loi sur la réduction du temps de travail. L'article portait la proposition d'une conception nouvelle du temps de repos. Il incitait le législateur à donner aux partenaires sociaux la possibilité de négocier des formules nouvelles de répartition du temps de travail, parfois pluriannuelles, qui permettraient aux salariés de satisfaire une plus grande variété de besoins de répartition de leur temps libre / travail. L'article soutenait que cette approche pouvait satisfaire tant les besoins de flexibilité des entreprises que ceux des salariés et donc les besoins d'amélioration de la compétitivité des entreprises.
Les dix années qui ont suivi n'ont pas révolutionné la définition du temps de repos, qui reste vu comme une dérogation au temps de travail. De nouveaux congés ont certainement été ouverts au profit de telle ou telle catégorie de salariés, dans certaines circonstances particulières. Un débat a été esquissé sur la possibilité de 'donner son temps de travail' (le lundi de Pentecôte) au profit des personnes âgées... et les conventions collectives continuent l'énumération des droits à congé comme autant de dérogations à la fiction selon laquelle le salarié devrait tout son temps au travail et qu'il ne pourrait faire ce qu'il veut que dans certaines plages strictement organisées sur la journée, la semaine ou l'année ! A ma connaissance, la notion de pluri-annualité reste toujours quasiment ignorée par le Code du Travail.
L'évolution des moyens de communication a rendu la distinction entre le temps de travail et le temps de repos de plus en plus difficile à opérer, au point qu'on peut dorénavant se demander si elle a encore un sens. Un cadre international, qui appartient à des équipes installées sur plusieurs fuseaux horaires, qui reçoit des mails sur l'un des outils qui lui permettent d'interagir en permanence entre ses sphères privées, sociales ou professionnelles, qui les lit, les transmet ou y répond travaille-t-il ? Un technicien qui dépanne à distance, durant ses vacances, un système qu'il a programmé pour entrer en action à l'autre bout du monde travaille-t-il ? Un salarié qui voyage à travers le monde, rencontre des partenaires ou des clients à l'occasion de repas et de visites guidées est-il en permanence au travail? Chacun ne devra-t-il pas, un jour, travailler et se reposer en permanence? Bien que contraignants, les outils de communication instantanée apportent également d'innombrables possibilités de vivre harmonieusement sa vie privée tout en restant 'branché'. Dans le monde entier, les individus vivent la possibilité d'interagir librement entre leurs différentes sphères comme un immense progrès qui les rend à la fois plus flexibles et plus productifs. La 'sacralisation' d'une sphère privée reste la marque du Code du Travail français et parait encore plus désuète aujourd’hui qu’il y a dix ans.
Le besoin de compétitivité reste tout aussi important aujourd'hui qu'il y a 10 ans. La France s'autoproclame championne du monde de la productivité horaire alors qu'une grande partie de l'humanité, aux heures de travail moins productives, consacre bien plus de temps au travail que les Français. Dans le monde entier, la distinction entre une heure travaillée et une heure non travaillée n'est pas une véritable préoccupation. On travaillera d'autant mieux que l'on aura, pendant le travail, la possibilité de rester connecté, 'branché' avec sa famille, son réseau professionnel ou ses réseaux sociaux. Une heure passée dans une entreprise asiatique est probablement moins intense qu'une heure passée dans une entreprise française. Mais ce n'est pas une heure de plongée en apnée. C'est au contraire une heure où le salarié respire, communique avec ses proches, interagit... et c'est ainsi qu'il est le plus efficace. La France peut accroitre sa compétitivité, en travaillant plus à certaines périodes et en accompagnant les hommes et les femmes dans leurs multiples besoins de flexibilité