Révolution arabe, catastrophe de Fukushima : l'opinion publique et l'emballement des médias
Les révolutions arabes et la double catastrophe japonaise du tsunami et de Fukushima ont provoqué une onde de choc dans l'opinion publique occidentale. Il y a bientôt cinq ans, «Presaje» avait publié un ouvrage collectif sous la direction d'Agathe Lepage sous le titre « L'opinion numérique ». Jean-Pierre Chamoux en était l'un des auteurs et il y mettait en relief la relativité scientifique de l'opinion publique. L'actualité de 2011 lui donne l'occasion de reprendre et confirmer sa démonstration.

Dans l'ouvrage collectif sur « L'opinion numérique » publié il y a quelques années par Presaje, j'insistais sur la relativité scientifique de l'opinion publique. Je soulignais que certains mythes que de grands anciens comme Alfred Sauvy stigmatisaient avant nous, démontés par l'observation attentive du comportement des hommes, tardaient à disparaître car: « à partir d'un certain degré d'extension, une opinion admise ne rencontre plus de résistance ouverte, n'ayant contre elle que des individus isolés »1

Il en est ainsi des contrevérités persistantes à propos de l'opinion : bien qu'il ait été démontré, depuis les années 1940, que le vote en démocratie résulte d'un processus complexe, interactif et raisonné, trop de commentateurs vivent encore sous l'influence de gourous de la propagande politique, sans souci de preuve empirique 2. Pourquoi de telles œuvres d'imagination laissent-elles tant de traces dans les manuels de science politique ? Sans doute par l'effet du talent oratoire de leurs auteurs et de leur aptitude à répandre leurs croyances, entretenues ensuite par leurs continuateurs !

Tout comme les médiologues ont des fantasmes balzaciens, les concepteurs publicitaires semblent croire, dur comme fer, aux prétentions psychanalytiques de leurs auteurs favoris dont ils s'imprègnent comme le croyant d'un évangile révélé. Les affirmations de Vance Packard reposaient moins sur ses connaissances que sur un dogme, ce que Marcel Bleustein-Blanchet, préfacier de l'ouvrage traduit en 1958 avait noté : « lucide (il) s'efforce de l'être, mais ses réactions, ses craintes sont celles d'un théoricien » 3. On sait pourtant que la démarche du consommateur, comme celle de l'électeur, est moins instinctive que ne le laisse penser le penchant des publicitaires à jouer avec l'inconscient de leurs cibles : la fameuse ménagère sait, en fait, aussi bien exploiter son cerveau droit que son hémisphère gauche ; elle sait lire, s'informer et comparer, ce que démontre le succès des comparateurs publiés dans les journaux et par les sites spécialisés4 !

Pour comprendre et interpréter l'opinion qui se révèle soudainement en Afrique du nord après un longue période obscurantiste, cette « rue arabe » que dévoilent les journalistes d'El Jezira5 , les théoriciens sont effectivement moins utiles que des observateurs parlant la langue des populations qui s'expriment enfin, après le lourd silence que leur imposa leur leader. Bien qu'il faille des années d'apprentissage avant que cette « rue arabe » devienne comparable à nos sondages d'opinion publique, le césarisme a cédé devant la rue du Caire et de Tunis, preuve qu'une expression contradictoire est possible et que le despote a, pour le moment, cédé devant l'opposition que la contrainte avait rendue muette.

Toute proportion gardée, nous avons vécu pareille expérience en Europe soviétique il y a vingt et un ans. Malgré des réticences, parfois des drames comme ceux que connaît sporadiquement la Russie, la mesure de l'opinion y prend aujourd'hui une forme semblable à celle que nous connaissons à l'ouest. En sera-t-il de même dans les zones où s'exprime la « rue arabe » ? Nous pouvons l'espérer, sans avoir cependant aucune certitude. La machine libérale, si l'histoire ne se grippe pas, peut nous réserver cette surprise, sauf si un nouveau tyran s'installe à la place de l'ancien ce dont l'histoire des peuples a souvent témoigné.

L'actualité impose de revenir enfin sur un autre mythe des temps modernes : celui de la menace nucléaire que réveille l'accident provoqué à Fukushima par le tsunami du 11 mars dernier. Sujet grave, certes, propice à emballer l'imagination : la fébrilité de nos commentateurs, même réputés pour leur modération, surprend. Le retour aux faits s'impose: combien de sites sont-ils aussi menacés que celui du Japon dont les centrales nucléaires sont mises hors d'usage ? Très peu en Europe où la terre n'a jamais subi de contrainte tellurique analogue à celles que le Japon connaît de mémoire historique ; et pratiquement aucune qui soit menacée d'un raz de marée à la japonaise : alors pourquoi provoquer une pareille angoisse chez nos concitoyens ? Par passion du sensationnel, par goût morbide ou par suivisme ?

L'emballement de nos médias sur le risque nucléaire confirme qu'ils sont plus tentés d'imiter leurs confrères que de travailler leurs dossiers; un penchant suicidaire, soulignait Alain Joannes il y a deux ans à propos de l'enthousiasme pour le web (on parlerait aujourd'hui de Twitter), corollaire de la désuétude du journalisme d'investigation qui demande du travail, du recul, des correspondants permanents, c'est-à-dire des moyens que les quotidiens français n'ont plus depuis des lustres : à presse de pauvre, chronique de pauvre et opinion suiviste6 !

Un triste rappel des règles d'or de celui qui espère contribuer à former l'opinion publique : ni indépendance ni sérieux sans entreprise prospère ; un tirage important, une régie conquérante, un prix accessible sont nécessaires à la prospérité. La pauvreté entraîne la dépendance, la déchéance et la médiocrité. Des vérités que l'on tait...comme se tût la « rue arabe », si longtemps : dommage !



1 In : Mythologie de notre temps, Payot, Paris 1965 p. 55.

2 Comme Serge Tchakotine : Le viol des foules par la propagande politique, Paris 1939.

3 In : La persuasion clandestine, Calmann-Lévy, Paris 1958 p. VIII.

4 Katz & Lazarsfeld : Personal influence, The part played by People in the flow of Mass communications, Free Press, New York 1964.

5 Cf. commentaires de la lettre d'Yves Montenay : Echos du monde musulman (nov. 2010)

6 Blob titré : Un journalisme suicidaire, premier janvier 2009.