Retraites : la France dans le piège des vraies-fausses réformes
Malgré de nombreux changements engendrés par les réformes des retraites depuis 2003, le système reste complexe et inégalitaire. Michel Brulé critique l'absence de vision à long terme et l'influence des politiques, des hauts fonctionnaires et des syndicats dans le maintien de privilèges et d'un manque d'équité.

Le problème des retraites est réglé jusqu'en 2020... C'est ce qu'affirmait la loi de 2003 dont Jean-Pierre Raffarin et François Fillon étaient si fiers. Pour ceux qui en étaient restés à cette tranquille assurance, le réveil est brutal. Car les choses ne se passent pas du tout comme on nous l'avait promis. La difficile reprise du dossier sous la présidence Sarkozy en est une nouvelle illustration.

C'est le dossier empoisonné des gouvernements : rien ne se passe comme prévu dans l'évolution du grand dossier de la réforme des retraites. Les mauvaises nouvelles viennent sans cesse compliquer la tâche des réformateurs : les Français ne partent pas plus tard à la retraite, le taux d'emploi des seniors ne remontent donc pas les nouvelles ressources promises par transfert d'une partie des cotisations chômages ne sont pas à l'appel le taux de croissance est bien plus modeste que prévu les gains de productivité qui déterminent la croissance des cotisations ne sont pas davantage au rendez-vous. Seule la démographie est porteuse de bonnes nouvelles, mais celles-ci ne feront sentir leurs bienfaits qu'à long terme.

Mais enfin direz-vous, on s'est tout de même attaqué à la réforme des coûteux régimes spéciaux ! Peut-être aurait-il mieux valu laisser les choses en l'état disent les mauvaises langues, qui suggèrent que les retraites des cheminots coûteront encore plus cher après qu'avant, tant il a fallu lâcher de lest pour faire passer l'alignement des durées de cotisation. Difficile de dire ce qu'il en est, puisque les accords ne sont pas publiés.

Si la série des réformes que nous avons connues depuis 15 ans n'a pas permis de garantir la viabilité du système, les Français pensent qu'elles auront au moins permis d'y introduire plus d'équité : désormais, tout le monde devra cotiser pendant le même nombre d'années pour avoir droit à une pension complète.

Mais derrière ce slogan du « 40 ans pour tout le monde » se dissimulent d'impressionnantes inégalités. Et comme la réforme des pensions du privé, antérieure de 10 ans aux autres, a donné un bien plus vigoureux tour de vis que celles qui l'ont suivi dans la fonction publique et les régimes spéciaux, on peut même dire que les inégalités de fait se sont creusées. Elles portent notamment sur l'effort contributif - le taux de cotisation sur la base de calcul de la pension - les 6 derniers mois ou les 25 meilleures années sur l'âge réel de départ, sur les pensions de réversion..Le chiffre qui les résume le mieux, c'est le rapport entre cotisations versées et pensions reçues, car il prend en compte l'essentiel des facteurs qui différencient les régimes : cotisations, montant des pensions, revalorisations, âge de départ, espérance de vie. Or ce rapport varie de 1 à 3 entre les plus mal lotis - les cadres supérieurs du secteur privé qui récupéreront tout juste leur mise - et les plus favorisé des agents publics.

Pas mal pour un pays que l'on dit vivre sous la tyrannie du sentiment égalitaire. Il faut dire que ces écarts de traitement sont largement ignorés. Et qu'on ne peut pas compter sur l'organisme public chargé de nous éclairer, le Conseil d'Orientation des Retraites, pour les mettre en lumière. Il est passé, en ce domaine, de la franche désinformation de son premier rapport qui nous assurait de l'équivalence entre retraites publiques et privées, au nuage de fumée des ses publications récentes - tout cela est trop compliqué pour qu'on puisse vraiment comparer.

On sait pourtant bien dans quel sens devra être réformé notre système de retraites pour être équitable et viable sur le long terme. Il devra s'appuyer sur des principes simples et incontestables : baser les droits sur les contributions et donner à chacun le choix de répartir à sa guise sur sa vie ses efforts contributifs et son temps de retraite. Etant entendu, qu'à cotisation égale, si on part plus tôt, on touche moins. Cette neutralité actuarielle permet en outre de s'adapter en permanence à l'évolution de l'espérance de vie.

On le sait parce que d'autres pays l'ont fait et s'en trouvent bien et aussi parce que chez nous, c'est à peu près ainsi que fonctionnent nos régimes complémentaires, et qu'eux sont plutôt en bonne santé.

Alors pourquoi ne le faisons-nous pas ? Parce que chez nous, les décisions en matière de retraite sont le fait de 3 catégories de décideurs : les politiques, les hauts fonctionnaires et les syndicalistes. Les politiques se souviennent de Décembre 1995 et de ce qui est arrivé à Alain Juppé. Ils se gardent donc de tout projet de fond. Et puis le régime spécial des parlementaires est bien intéressant.

Les hauts fonctionnaires n'aiment guère les bouleversements, surtout ceux qui introduisent un pilotage automatique qui réduit leur pouvoir de décision. Et puis le régime spécial de la fonction publique fait qu'ils s'en sortent bien.

Restent les syndicalistes, ceux qui devraient avoir à cœur la défense des salariés de tous bords, à commencer par les moins bien lotis dans ce domaine, ceux du privé. Mais ils ont fait leur choix et s'attachent d'abord à défendre les privilèges qu'offrent à leurs agents les grandes entreprises publiques qui sont leurs derniers bastions (et leurs vaches à lait).

Voilà pourquoi les fausses réformes ont encore de beaux jours devant elles dans notre pays. Et si on commençait par discuter pénibilité ?

Pour qui désire s'orienter dans le maquis de nos 200 régimes de retraite et comprendre comment en sortir, il faut lire le petit livre de Jacques Bichot « Urgence Retraites, petit traité de réanimation », Seuil