Réformes et Méformes
Pourquoi la France bute-t-elle depuis deux décennies sur le mur des réformes ? Pourquoi un peuple traditionnellement joyeux et bon vivant cède-t-il aujourd'hui à une inexplicable déprime ? Sans doute faut-il remonter le fil de l'Histoire. Reprendre une à une les étapes d'un malentendu entre la France et le monde extérieur. Admettre que le rebond ne viendra qu'au terme d'un déblocage mental et institutionnel et d'un renoncement à ses illusions messianiques. On découvrira alors que le pays conserve intactes ses forces vives

Jamais, depuis 1945 et la Libération, l'Etat n'a autant été l'objet de débats sur les changements qu'il conviendrait de lui imposer.

Nos amis européens ne comprennent pas pourquoi la France s'oppose à la mise en œuvre des réformes que sa situation impose. Faute de réponses convaincantes quant aux causes de ce blocage, les auteurs en commentent les conséquences, sans beaucoup d'effets, alors qu'il suffit, pour comprendre, de faire référence à l'Histoire.

L'esprit français, imaginatif, ingénieux et conquérant s'est révélé, au fil des siècles, exportateur de concepts, de dogmes politiques et de modèles d'institutions. L'enchaînement Révolution - Premier Empire a montré cette propension, confirmée par la colonisation qui a conduit les petits Africains à réciter « nos ancêtres les Gaulois ». Sceptique et méfiant, à force d'invasions subies et répétées, l'esprit français rejette les modèles venus d'ailleurs, qu'ils soient religieux ou politiques, en se laissant aller au dogmatisme et à l'absolutisme. Louis XIV en fut le précurseur, au milieu de son règne, pour mieux débarrasser son royaume de la Religion réformée. Les protestants exilés, les Vendéens massacrés, les Communards de 1871 fusillés et déportés comme les Juifs et les résistants de 1942, les collabos de 1945 et les Algériens de 1961, ont tous été victimes de ce penchant dogmatique et totalitaire incompatible avec l'esprit de réforme.

En 2013, ce comportement perdure, sur d'autres bases. L'esprit français s'est attaché à un modèle d'organisation sociale construit sur les bons sentiments de l'égalité, qui repose sur l'Etat providence, le surpoids de ses administrations et de l'endettement qu'elles provoquent. Ce modèle heurte de front celui des institutions européennes auxquelles la France adhère, construites sur les bons sentiments de la coopération paisible entre des peuples portés à se déchirer. Il repose sur le dogme de la liberté individuelle, de la concurrence, et l'absolutisme d'une administration tatillonne.

La France n'a d'autre choix qu'entre la pénible soumission et la ruineuse démission. Ce qui provoque la « méforme » des Français qui angoissent. Mais comme le temps est révolu du Monarque divin et de la révocation de l'Edit de Nantes, elle finira, tout en grognant, par accepter les édits de Bruxelles, et les indispensables réformes. Depuis peu, elle semble disposée à le faire lentement. En attendant, aux Français de gérer leur « méforme » en en recherchant les causes pour pouvoir se soigner.

Tous les sondeurs et autres analystes qui regardent la France au fond des yeux, comme le fit en son temps Valéry Giscard d'Estaing, y voient un fond d'œil qui révèle une profonde déprime. Leurs commentaires sur les conséquences sont aussi abondants que péremptoires. Les causes ne pouvant être que profondes, on les trouve dans les échecs graves et successifs des choix politiques des années 70/80/90.

A cette époque, la France vivait sur les acquis politiques du début de la Vème République. Son fondateur, féru d'Histoire, convaincu à juste titre de l'affaiblissement de la Grande Bretagne retirée de son Empire colonial, et de l'effacement de l'Allemagne, a su installer un pouvoir quasi monarchique, grâce aux convulsions de la guerre d'Algérie, et remettre la France au cœur de l'Europe pour en dominer les institutions. Il y fut aidé par la prospérité économique de la dernière décennie des Trente Glorieuses.

Les années 70 ont détruit ce projet politique. Les chocs pétroliers provoqués par la volonté américaine de réduire la puissance de l'Europe franco-germanique, l'entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun, la fin de la guerre froide, ont sonné le glas des projets français d'exercer une domination politique sur une Europe au sein de laquelle Anglais et Allemands ont pu développer chacun la leur.

Les années 80, débutées par un retour archaïque vers l'économie collectiviste, ont vu s'installer le grand projet de l'Etat-providence, gravé dans le marbre des institutions. Il déniait la réalité de la fin des Trente Glorieuses, en ignorant la chute de l'Empire soviétique, en laissant faire la réunification de l'Allemagne sans en voir les conséquences. Ces erreurs fatales ont provoqué des échecs politiques majeurs, bien camouflés par la mise en service de la ruineuse machine à surendettement.

Les années 90, celles de la globalisation des marchés mondiaux, du ralliement des principaux pays à ce modèle d'économie, ont vu les farouches défenseurs de l'Etatprovidence et de l'économie administrée lutter contre les réalités du monde. Isolés, ignorés après leur rejet, en 2005, des atteintes portées à leur modèle par les marchés et l'Europe, les Français ont cédé à la déprime.

Un tel parcours, en 30 ans, usant pour le moral, explique pourquoi un peuple joyeux et bon vivant, s'est mis à consommer tant de psychotropes et d'anxiolytiques. Pourtant, une France dynamique survit dans ses multinationales reconnues et présentes dans le monde entier, dans les grandes organisations internationales. Comme chez les créateurs et les ingénieurs qui conservent à son économie une place enviable hélas réduite, au sein d'un pays qui gagnerait à plus exporter ses produits que ses dogmes, et à plus importer les bonnes idées des autres que leurs produits. Bientôt, les nouvelles technologies offriront aux Français les moyens de mieux gérer leurs affaires, en faisant pression sur le système politique qui a perdu leur confiance. Tout n'est pas perdu. Courage !