Quand l'individu se donne en spectacle
Agathe Lepage dénonce le paradoxe de la société moderne, oscillant entre le besoin de discrétion et la soif d'impudeur. Elle analyse comment la télévision, en particulier les émissions de télé-réalité, incite les individus à exposer leur vie privée et à se donner en spectacle, tout en soulignant les implications éthiques de ce phénomène et le rôle de la volonté individuelle dans la protection de l'intimité.

Société de consommation et société de communication vont de pair. Si le téléspectateur peut être considéré comme un consommateur de programmes, il faut aussi, dans un renversement de la perspective, prendre acte du fait que, de plus en plus, la personne est considérée comme objet de consommation d'une télévision qui se repaît de visages changeants et de célébrités fluctuantes. Les feux de la télévision attirent irrésistiblement à eux des foules de candidats à la gloire, à la célébrité, à la reconnaissance sociale. Le sentiment d'exister, que démultiplie chez certains individus l'exposition aux caméras, est un filon que des sociétés de production n'ont pas fini d'exploiter.

A l'heure où le droit français se montre de plus en plus protecteur de la vie privée, notamment pour faire face aux dangers que peut représenter à l'égard des libertés individuelles le développement des techniques, à une époque où la moindre surveillance, par exemple dans les entreprises mais encore dans les lieux publics par le moyen de caméras, suscite la crainte de l'avènement d'une société attentatoire aux libertés, la télévision ne cesse de donner en spectacle des personnes qui n'ont d'autre prestation à fournir que la représentation de leur vie privée. On pense bien sûr aux émissions de télé-réalité comme Loft-Story, les plus frappantes peut-être par la mise en scène de la vie quotidienne de personnes qui, réduites à un prénom seul, sont censées n'avoir d'autre intérêt que d'être elles-mêmes, donc modèles potentiels pour tous.

Mais il est d'autres émissions qui, moins contestées, n'en sont pas moins troublantes, comme celles qui invitent des personnes réunies autour d'un thème particulier à faire état de leur expérience, de leur vécu, à faire des confidences devant des millions de téléspectateurs qu'elles n'avaient peut-être jamais faites dans leur cercle intime. C'est une partie de lui-même dont l'individu se dépouille en affrontant ainsi le public.

La clé de ce paradoxe d'une société qui oscille constamment entre besoin de discrétion et soif d'impudeur, réside dans le rôle ici dévolu à la volonté individuelle. La protection de la vie privée que garantit le droit suppose que l'individu entende s'en prévaloir. Sauf à considérer que la dignité de la personne humaine est en péril - auquel cas la société ne saurait rester passive - le droit offre à l'individu les moyens de protéger son intimité, mais il ne peut le protéger contre lui-même.