Cet article a été publié dans Le Cercle Les Echos du 17 mai 2012, et est reproduit avec leur aimable autorisation.
Etonnant : la Belgique n'a pas souffert de son absence prolongée de gouvernement. Mieux, la dépense publique a diminué pendant l'entracte gouvernemental. En Islande, le peuple a vécu une expérience de démocratie directe inédite au lendemain de sa débâcle financière. Et la Grande-Bretagne conservatrice, malgré l'indifférence de l'opinion, explore des voies nouvelles de conduite des affaires publiques. Et la Grèce elle-même, au plus profond de son effondrement, reste intéressante à regarder pour imaginer la suite...
Too big to fail ? Comme pour les institutions financières, l’illusion que la taille et la solidité vont forcément de pair touche aussi les États, ou les groupes d’États. Ainsi la zone euro, qui remet régulièrement sur l’ouvrage le traitement de problèmes qu’elle avait résolus, promesses de dirigeants, quelques semaines plus tôt. Nous vivons une époque où hélas l’impossible qui survient malgré tout impose l’évidence que la parole seule ne peut tout conjurer.
En France aussi le balancier est suspendu. Le monde ouvert, plus grand, rapide, compétitif, questionne sans relâche nos certitudes d’hier, nos souvenirs de grandeur, notre droit à rêver que notre modèle sociétal puisse perdurer, voire s’imposer aux autres. De nouvelles équipes s’installent, pleines d’envie d’exercer un pouvoir bien réel mais si contraint en fait. Vont-elles raisonner dans la continuité, par des ajustements au modèle vieillissant de notre société, ou préparer aussi des changements véritables de notre vie collective ?
Si tu désires la paix, sois prêt pour la guerre. Le dicton prend une nouvelle vigueur quand on voit certaines forces à l’œuvre en Europe, dans des géographies qui souffrent, comme nous, des défis turbulents que posent, conjuguées, l’angoisse climatique, le mur énergétique de l’ère du tout fossile, et l’étirement sans fin de l’échelle des richesses, qui amène lentement une croissance du nombre de (futurs) pauvres. Sans prétendre en rien à un voyage exhaustif dans l’Europe des remous, voici quelques étapes qui donnent à réfléchir où nous voulons aller, en cas de dérapage, de notre fait ou non :
Tout en haut de l’affiche, par le choix des medias : la Grèce. Ce coup-ci les carottes semblent être bientôt cuites. La confiance n’est plus là. Son absence, envers ceux qui étaient jusqu’ici les interlocuteurs sur lesquels comptait l’eurocratie, est telle qu’il a fallu recommencer les élections pour parvenir à former un gouvernement. On relance donc les dés. Il faut au moins le temps d’essayer autre chose, quitte à être déçus. Et ces temps, on le sait, ont souvent coûté cher en violences diverses et en souffrance humaine. Certains avancent l’idée que les premiers salaires publics qui ne seront pas versés par carence du pouvoir pourraient bien ramener la raison dans les têtes. Mais la résignation n’est pas un bon terrain pour construire à long terme. Disons donc bonne chance à la Grèce, pour trouver un leader franc-tireur raisonnable, et à l’eurocratie pour raisonner humain et pas seulement finance. La France comme la Grèce d’ici quelques années ? Impossible, dira-t on, comme il était absolument impossible il y a moins d’un an qu’un pays sorte un jour de l’euro.
Surprise en Belgique : moins de gouvernement, moins de déficit
Pays bien plus discret mais plus proche : la Belgique. Les mauvaises nouvelles font vendre plus que les bonnes et c’est pourquoi, sans doute, les médias ne nous ont guère parlé du bonheur d’être Belge, même en pleine anarchie. Car ce pays complexe a passé dix huit mois sans gouvernement central, et il n’a connu finalement ni désagrégation, ni violence de rue, ni effondrement socio-économique. Des habitants à qui je posais la question m’ont récemment confié leur vision des problèmes, et de la chance aussi, qu’a été cette vacance. Le problème principal, qu’ils voyaient comme mineur, était l’incapacité de procéder à certaines nominations de responsables publics dont les mandats venaient à terme. Très pragmatiquement les titulaires ont été prolongés, et le monde a continué de tourner. Le plus grand bénéfice a été, selon mes interlocuteurs, l’absence de nouvelles dépenses, par manque de donneurs d’ordre. Dans un pays composé de trois régions (Bruxelles, Flandre, Wallonie), où plusieurs partis importants sont présents dans chacune, les décisions fédérales sont souvent le résultat de négociations où, par le jeu du donnant donnant, le risque d’inflation des dépenses est très élevé. Le moyen radical pour réduire ce risque, le seul moyen peut-être, est d’éteindre l’énergie qui peut le matérialiser.
Ce syndrome se retrouve également chez nous : prolifération de modifications du droit du travail, surabondance d’acteurs co-agissants sur l’appui au développement économique des entreprises. Au-delà d’un certain seuil, le nombre d’intervenants, tous intelligents et conduits à agir pour juste exister, génère de la surcomplexité et des antagonismes. L’enjeu n’est alors plus de coordonner ou arbitrer, mais juste de supprimer. Une voie possible en France ? Pourquoi pas. Mais chez nous il ne peut pas être question de réformes à la marge. Il faudrait carrément opter pour des solutions radicales comme l’expérimentation de la co administration avec les usagers ou le lancement de pilotes collaboratifs de politiques territoriales.
L'Islande teste la démocratie directe
Autre étape oubliée de nos médias classiques, sans doute à cause des brumes qui l’entourent souvent : l’Islande. Cette petite République a touché le fond en 2008, passant par la case ruine, entraînée par un système bancaire qui avait trop risqué, et un pouvoir qui avait laissé faire. Le peuple ayant refusé par deux fois, lors de référendums, de reprendre à son compte la dette des banques, le pouvoir s’est remis en cause et a appelé à l’écriture d’une nouvelle constitution. Et c’est alors à nouveau au peuple, sans intermédiaire, qu’on a demandé de tracer son futur, en organisant le choix de 25 citoyens, élus parmi ceux qui voulaient se porter candidats. Et les textes proposés ont ensuite été mis en ligne pour recueillir les retours de la population avant leur finalisation. Un exercice unique, inconcevable en France, même au niveau local, où des lois hypocrites avec des seuils très hauts permettent en principe des référendums d’initiative populaire vidés de tout enjeu (on ne peut que demander à l’assemblée locale de débattre de la question posée).
L’exercice islandais était complexe. Il a eu des problèmes de jeunesse (une élection des représentants remise en cause pour des incertitudes sur la confidentialité), et les résultats chiffrés de la participation sont faibles (36% de participation à l’élection des constituants, 1% de retours sur les articles en ligne). Est-il bien raisonnable, demandent certains, de faire tant d’effort pour si peu de retour ? À cela trois éléments amènent à dire oui : tout d’abord cette approche a été décidée par ceux qui gouvernaient sous la pression du peuple et face à leurs erreurs - c’est donc un choix venu des pouvoirs en place -, ensuite le résultat est un pays qui marche dans la crise tout en restant uni, et enfin (et surtout) il faut avoir en tête que tous les processus participatifs, même les plus aboutis (comme le budget participatif de Belo Horizonte, au Brésil, en place depuis vingt ans) conduisent in fine à des participations de cet ordre aux étapes institutionnalisées. C’est une sorte de loi de la physique humaine ; face aux enjeux majeurs de gouvernance collective, moins d’1% des citoyens sont capables d’avoir à la fois des idées de réponse et l’envie de se mobiliser pour s’en faire le porteur actif, et quelques dizaines de % seront prêts à donner du temps pour se rendre à l’invitation à débattre et choisir. La mesure du succès ne devrait donc pas être le 100%, mais bien les références aux observations factuelles dans des cas similaires (et c’est à nouveau là l’indice de la subtile volonté de faire semblant chez nous,). In fine, malgré toutes les limites rappelées plus haut, cette conduite de la crise est une vraie leçon de courage et la preuve d’un possible inconcevable en France chez ceux qui nous dirigent : redonner les pleins pouvoirs à la population, sans le lui confisquer aussitôt par intermédiation.
David Cameron et son projet de Big Society
Enfin, à portée d'Eurostar, le Royaume-Uni et son projet de « Big Society ». Une vision portée par David Cameron, le premier ministre conservateur, qui vise à libérer les initiatives populaires dans tous les domaines de la vie collective, et à permettre aux citoyens de prendre leur part à la conduite des services publics. L'idée dérange et bouscule : les barons en place qui se demandent ce qu'ils ont à gagner à soutenir cette vision pas très claire, les syndicats qui voient là un moyen non avoué de couper le financement des services publics tout en demandant au peuple de les assurer gratuitement, des citoyens inquiets de perdre leur emploi face à des vagues nouvelles de bénévolat. Malgré le scepticisme de l'opinion britannique, David Cameron persiste, et il a mis en place un ministre en charge de la société civile. Sans doute le projet serait-il un nouveau pétard mouillé si l'argent public n'était pas mobilisé pour en laisser une partie à la main de la « Big Society ». Pour l'instant des schémas d'apport d'argent public en abondement de l'argent privé tentent de remplir cette fonction. Demain... est à construire ! Et c'est là l'essentiel : le courage d'ouvrir des voies qui font appel aux énergies de tous plutôt que de les laisser attendre l'impossible de dirigeants que le monde contemporain dépasse, tout naturellement.
Des expériences observées en Belgique, au Royaume-Uni ou encore moins en Islande, il n'est pas question dans le débat public français. Dommage. C'est donc aux citoyens, plus libres d'être visionnaires que ceux qui les dirigent, de prospecter les routes nouvelles où avancer demain.