L'individu Numérisé S'en Va-t-il Aux Urnes ?
Thomas Paris partage de ses perspectives sur l'impact d'Internet sur la perception de l'individu dans la société. En s'appuyant sur l'exemple d'Alicia, une ménagère qui découvre les blogs et les réseaux sociaux, il montre comment la numérisation permet à l'individu de se définir au-delà des catégories traditionnelles. Cependant, il souligne que malgré cette individualisation accrue, le système électoral reste basé sur la représentation, obligeant l'individu à choisir entre deux candidats, un dilemme qui rappelle la réalité du vote.

Alicia Mortuchaine a longtemps été une ménagère de moins de cinquante ans. Aux yeux de son mari, elle était bien plus que cela. Lui sait qu'elle n'a pas d'égale question blanquette de veau. Mais même si elle était parfois un peu plus raffinée - « employée », « suburbaine », « deux enfants »... - elle s'était faite à l'idée d'être, pour les professionnels du marketing, « Alicia », « née en 1957 », « résidant rue de la Mélasse » : avec cela, ils savaient tout sur elle.

Aujourd'hui, c'est tout différent. La notion de représentation est devenue fondamentale dans nos sociétés démocratiques.

C'est le médiateur entre l'individu et la société. Il fonctionne dans les deux sens. D'un côté, on prend 60 millions d'individus, on les mélange et l'on sort cinq cents représentants, puis huit à l'occasion d'une élection présidentielle, puis deux puis un. En partant d'un grain assez fin, on détériore petit à petit la qualité de l'image, mais au final, on obtient bien une représentation. De l'autre, ceux qui représentent ces 60 millions d'individus doivent se les représenter, pour mieux les représenter. Pour eux, vous êtes « de sensibilité de gauche », « conservateur », « cadre », « bobo », « issu de la France d'en bas » ou « de la France qui souffre ».

Mais voilà ! Alicia a découvert l'Internet. Grâce à cet outil, elle échange des cartes postales de villages inondés avec un petit groupe de gens qui partagent sa passion. « Collectionneuse de cartes postales de villages inondés », ça lui ressemble plus que « ménagère de moins de cinquante ans ». Elle participe au blog de Lucien Garmont, qui a des goûts assez proches des siens en matière de cinéma. Avant, elle achetait deux magazines mais ne savait jamais à quel saint se vouer. Maintenant, grâce aux blogs des candidats, elle peut expliquer précisément ses problèmes politiques - le manque de places de parking devant la station de RER, l'absence de feux de signalisation devant l'école, le prix des cerises qui écarte le clafoutis de ses menus -, plutôt que de se torturer l'esprit pour savoir si elle est de gauche ou de droite. C'est la démocratie participative.

Grâce à Internet, c'en est fini de l'insupportable anonymat de l'individu dans la société. Nous allons tous être numérisés, non plus à partir de trois malheureux pixels - sexe, âge, profession - mais en haute-définition. Alicia peut désormais exister dans tout son être.

Sauf qu'au bout du compte, il faudra voter, pour un candidat parmi deux : dur réveil de la représentation.