Sécurité nationale : la France dispose-t-elle de moyens à la hauteur des menaces
Synthèse des propos tenus par les quatre intervenants lors du débat organisé par Présaje et le Press Club le 10 juin dernier, à l'occasion de la parution de notre 11ème ouvrage : « Pour une stratégie globale de sécurité nationale », publié sous la direction de Nicolas Arpagian et Eric Delbecque.

"Sécurité nationale : la France dispose-t-elle de moyens à la hauteur des menaces" tel était le thème du débat organisé par Présaje et le Press Club le 10 juin dernier, à l'occasion de la parution de notre 11ème ouvrage : « Pour une stratégie globale de sécurité nationale », publié sous la direction de Nicolas Arpagian et Eric Delbecque. Ci-après figure la synthèse des propos tenus par les quatre intervenants. Les débats étaient animés par Eric Giacometti, rédacteur en chef au Parisien.

La transcription intégrale des débats peut être consultée ici

Xavier RAUFER

Nous sommes dans une société de l'information. A la tribune, nous en faisons tous partie comme experts ou praticiens, présents ou passés, d'une manière ou d'une autre. Et cette société a oublié les fondamentaux : connaître son ennemi. On a oublié l'urgence absolue et le côté indispensable du diagnostic dans tout ce que l'on fait. On se précipite sur les solutions et souvent, elles ne sont pas satisfaisantes.

Le premier chapitre de notre ouvrage est une approche phénoménologique. Je suis parti du dépliant d'une conférence à laquelle j'avais été invité à Washington, conférence qui durait trois jours sur la défense des frontières.

Le dépliant, comme la conférence, vous livre des tonnes d'informations. Pas une seule fois au cours de la conférence, il n'a été dit un mot sur ce qui menaçait la frontière sud des Etats-Unis. C'était une série de gadgets, du fétichisme de la haute technologie (des rayons, des lasers...), mais pas un mot sur qui peut bien avoir l'idée de passer illicitement la frontière.

Sur les menaces non terroristes qui se déroulent au sein de l'Union européenne, entre 2002 et 2007, la quantité de cocaïne importée dans l'Union européenne, selon Europol qui compile toutes les statistiques des saisies dans l'Union européenne, est passée de 50 à 300 tonnes, soit 300 000 kilos. Les dégâts sont naturellement énormes.

L'héroïne est une drogue pour marginaux suicidaires.

Cyniquement, on pourrait penser, comme dans le petit commerce : « Si cela n'aide pas, cela débarrasse... ».

Mais la cocaïne est une drogue de jeunes actifs, d'ingénieurs, de médecins, de gens du showbiz. Elle vise la société au coeur.

Il faut savoir que l'ennemi n'est pas ce que l'on voudrait qu'il soit. Dans un bureau des élèves d'une école coranique, l'association n'est pas en forme de pyramide, mais en forme de système solaire : un individu est au milieu avec des gens qui gravitent autour. Tout chez les islamistes est "Maktabiste", une forme d'organisation qui leur est spécifique. Or, les Etats-Unis n'ont jamais entendu parler de cela.

Quiconque assiste à un meeting du Hezbollah voit une représentation qui, sur la scène, a l'air du plus grand désordre.

Des chefs prennent la parole avec des gardes du corps autour qui ont l'air de graviter d'une manière complétement chaotique. Il existe pourtant un ordre, différent du nôtre.

Jean-Pierre MAULNY

Nous pouvons assister à des accélérations de l'histoire.

C'est par exemple la hausse des prix du pétrole, couplée à la hausse des matières premières, notamment des produits alimentaires et des ressources stratégiques. On peut se retrouver, dans cette configuration, avec des migrations très importantes, car les populations ne peuvent plus se nourrir dans certains pays. Cela peut être une rupture stratégique qui n'est pas nécessairement prévue : voilà ce que l'on pourrait appeler une menace, en tout cas une menace intentionnelle. Telle sera la difficulté des années à venir.

Les formats opérationnels des armées seront réduits et nos capacités de projection avec eux. Une des solutions à la fois naturelle, politique et nécessaire est d'envisager toutes ces questions de sécurité et de défense dans un cadre qui n'est plus uniquement français, mais plutôt multilatéral et naturellement européen. C'est politiquement nécessaire.

Il faut essayer de progresser dans la construction de l'Europe de la défense. Nous avons près de deux millions de soldats en Europe contre un million et demi aux Etats-Unis. Si nous arrivions à mettre tout cela en commun, nos capacités seraient certainement supérieures. Il en est de même en matière de moyens civils, de sécurité civile, de lutte contre le terrorisme avec d'ailleurs une clause d'assistance mutuelle qui est prévue dans le Traité de Lisbonne.

Eric DELBECQUE

Observons un débat qui suscite beaucoup de passion, celui des fonds d'investissements. Pas tous les fonds d'investissements, mais certains, que l'on connaît bien aujourd'hui. Certains sont neutres et d'autres ne le sont pas. Il existe deux écoles. Pardonnez-moi ces jeux de mots, mais le premier « intellectueur » venu va vous expliquer que tout cela est un monde parfaitement libéral et que ces fonds d'investissement sont totalement neutres. A l'opposé, vous avez des énervés qui vont vous expliquer qu'il y a des complots partout.

Il n'y a pas de complots partout, mais la recherche d'une capacité des individus à travailler ensemble et à faire que les intérêts d'Etat et les intérêts privés se marient harmonieusement.

On nous demande : « la France est-elle à la hauteur ? ». Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est simplement cette capacité merveilleuse à se dire que l'on peut récupérer une technologie qui, pour des raisons de sécurité nationale, est intéressante et qu'en plus, on peut gagner beaucoup d'argent. Il faut se débarrasser du complexe d'infériorité européen.

En France, nous sommes de ce point de vue très mal préparés car, comme nous pouvons le constater dans les médias, nous n'avons pas d'intérêts mais des idéaux. Il est obscène de dire que l'on a des intérêts. Nous, nous avons des idéaux. Mais ces idéaux ne se soutiennent bien que sur une puissance, sur une force d'expansion. Si on n'a pas de potentiel de puissance derrière, que défend-on ? Rien.

Il y a tout de même quelques avancées. S'il n'y a pas d'accroc, nous allons normalement créer une Small Business Administration en Europe à partir de la fin juin.

Je vous rappelle qu'aux Etats-Unis, ce qui a donné naissance à ce dispositif, donc la loi, date de 1953. Juin 2008 pour notre SBA à l'Européenne, eux juin 1953... Nous pouvons commencer à penser que nous sommes en retard. Le problème essentiel est le rattrapage !

Nicolas ARPAGIAN

S'il s'agit de protéger d'un point de vue physique le territoire national, techniquement, même une France encore appauvrie, amoindrie, peut encore physiquement le faire.

La seule question est : quelles ambitions politiques, audelà de nos strictes frontières, avons-nous pour notre pays, pour ses idées, pour ses intérêts que nous voulons voir prospèrer hors de nos frontières ?

En clair, dès lors que les moyens d'action sont réduits, il faudra admettre que nous ne puissions plus intervenir lors de conflits dans toutes les régions du monde, que la France sera obligée, soit d'admettre qu'elle n'a pas les moyens de ses ambitions, soit de composer avec d'autres nations.

Quand on pose la question des fonds souverains, faudrait-il un fonds souverain à la française ? Je rappelle qu'un fonds souverain, dans les économies « normales », est soit un excédent budgétaire, ce que nous n'avons pas à ma connaissance, soit un excédent qui découle des gains liés aux réserves énergétiques ou autres. En d'autres termes, c'est du cash, comme un particulier qui aurait de l'argent dont il n'aurait pas immédiatement besoin.

En matière de défense, c'est la même chose. La France a les moyens de sécuriser son territoire de Dunkerque à Calvi, elle pourra même protéger les DOM-TOM. Au-delà de la protection de ses territoires, c'est avant tout une question d'ambition politique et de moyens investis pour la concrétiser.

Jean-Pierre MAULNY

Je reviens sur les questions industrielles et de protection économique, de protection des intérêts et des technologies. Le système des Américains est très simple : on peut investir chez eux à condition de ne rien connaître sur ce qui se passe dans l'entreprise.

Votre actionnaire arrive en fin d'année, touche ses bénéfices, mais il ne sait absolument rien de ce qui se passe dans l'entreprise. Il n'a pas le droit d'intervenir dans la stratégie de l'entreprise.

Sur cette question du contrôle des investissements, nous avons une législation. Le Code monétaire et financier a été revu. Nous avons le décret de 2005.

Nous avons même été accusés par la Commission européenne, car le spectre du contrôle des investissements étrangers était trop large. Le contrôle des investissements consiste à examiner le dossier de quelqu'un qui veut investir en France avec la possibilité de lui dire non. La législation existe donc sur le sujet. Le tout est de savoir qui est l'investisseur, ce qu'il veut faire.

Eric DELBECQUE

La grande question est : comment organiser nos ressources, comment les coordonner ? Nous en revenons à nos vieux débats : comment construire les lieux de concentration de cette pensée et de sa projection à l'international ? Le problème est d'organiser la projection de la pensée française ou européenne.

Preuve que nous n'avons pas la même approche que les Etats-Unis : il faut savoir que les Américains peuvent décider, pour des raisons de sécurité nationale, d'interdire un investissement. La logique à l'oeuvre est très différente de la nôtre.

Nicolas ARPAGIAN

L'idée de base de notre ouvrage était, à l'instar du fameux « la guerre est chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires » de Clemenceau, de se dire que cette question ne doit pas être l'apanage des seuls militaires. Il faut que l'opinion publique s'en saisisse, que la sphère économique se l'approprie, que le politique en soit partie prenante ; bref, se dire que c'est une oeuvre collective.