L'État de l'État
A la veille d'aborder le XXIe siècle et « d'entrer dans le tunnel des 35 heures », Michel Rouger avait analysé la situation de l'Etat en France à travers les administrations de l'Education, des Finances, de la Justice et de l'Armée. Treize ans plus tard, rien n'a changé. « L'état de l'Etat est stationnaire, pronostic vital engagé... » constate-t-il en se désolant du manque de courage de la classe politique face à la dégradation de l'Etat dans ses fonctions régaliennes.

Jamais, depuis 1945 et la Libération, l’Etat n’a autant été l’objet de débats sur les changements qu’il conviendrait de lui imposer.

Lecteur assidu de la presse depuis quelques lustres, j’y ai vu 62 présidents du conseil ou Premiers ministres se débattre dans les torrents, parfois boueux, de la politique. En croisant les doigts pour qu’un Etat solide assure le destin d’une France bousculée par un tel tournis.

En 1999, dernière station avant l’entrée dans le tunnel de la RTT, j’ai produit quelques réflexions sur le sujet, au moment où se prenaient les grandes décisions européennes du nouveau siècle qui frappait à la porte pour y faire entrer ses crises. Mon analyse fut purement qualitative pour ouvrir une petite brèche dans le mur des ratios et du benchmark.

L’Etat y a été circonscrit dans le carré magique des quatre piliers sur lesquels il repose : ceux constitués par les super administrations centrales de l’Education nationale, des Finances, de la Justice et de l’Armée. Chaque commentaire a pris le ton du citoyen Roi qui parle à son ministre, comme Henri IV parlait à Sully de la bonne politique et des bons résultats.

13 ans plus tard, sur les mêmes critères, les choses ont bien peu changé. Comme les équipes du parti revenu au pouvoir qu’elles occupaient à l’époque.

Les mécanismes de négociation et de concertation qui convenaient si bien par temps calme deviennent des simulacres. Dans la tempête, c’est de mécanismes de transformation que nous avons maintenant besoin. C’est la prise en charge résolue du changement du monde qui nous permettrait de retrouver ce que beaucoup réclament : du sens à leur vie.

  • L'Education nationale.

    La rue de Grenelle n'a pas bougé d'un millimètre du champ de vision qu'elle offrait en 1999. On attend toujours les bons programmes qui feront de tous les enseignés de bons élèves. Il est vrai qu'il n'est pas commode de diriger un corps enseignant qui partage ses effectifs entre ceux qui font la classe à l'école et ceux qui font la lutte des classes dans la rue. Heureusement pour les collègues des hauts postes des administrations centrales, l'enseignement supérieur, les écoles d'en haut, apportent en qualité, à leurs enfants, tout ce dont les 100.000 éjectés annuels de l'école d'en bas sont privés.

  • L'Economie et les Finances.

    La rue de Bercy a rajouté 14 budgets déficitaires aux 12 précédents, sans oublier les déficits de la balance des paiements. Le tout pour accumuler un stock de dettes historiques. Le résultat est là. Il ne changera pas tant que le choix des budgets sociaux - 50 % des dépenses - sera la règle d'or de la réélection de ceux qui les décident. A Bercy de coincer la bulle fiscale la où l'exigent les créanciers pour modérer leurs propres taux, en gérant le seuil de tolérance des contribuables comme on règle une cocotte minute. La différence avec 1999 tient aux risques de rupture de cet équilibre. Toute jacquerie fiscale effraierait les créanciers qui perdraient la garantie des impôts collectés et feraient tout sauter.

  • La Justice.

    La place Vendôme reste accablée par l'inflation des textes que les juges doivent appliquer, au gré des humeurs du pouvoir exécutif qui domine le Parlement. Elle continue de vivre au temps de l'émotion médiatique mère de la sinistre affaire d'Outreau. Elle cherche toujours l'équilibre entre la sanction exigée par cette émotivité de l'opinion, et la vertu raisonnable de la Justice qui ne reconnait que ce qui est juste. Ce qui n'a pas non plus changé, c'est la position du corps des juges, aussi mal considérés que les patrons par une société politique qui se méfie des deux et fait tout pour les diviser afin de mieux régner.

  • L'Armée.

    Enfin le boulevard Saint Germain, qui commence à faire ses sacs pour aller les poser à Balard, confirme les tendances observées en 1999. La sécurité intérieure des Français repose de plus en plus sur les CRS et la gendarmerie, mobilisables et déplaçables à merci sur le théâtre des événements les plus lourds. La police classique se partage entre le traitement de l'émotion médiatique, de la proximité, et celui de l'assistance aux juges surchargés par les enquêtes pénales. Quant à l'armée, si on sait ce qu'elle coûte on ne saura vraiment ce qu'elle vaut que lorsqu'elle défendra la Nation agressée chez elle. Ses missions récurrentes dans les zones de non droit à l'étranger ressemblent de plus en plus à celle des CRS dans les zones de non droit de l'Hexagone.

En conclusion, l’état de l’Etat est stationnaire, pronostic vital engagé. L’Etat a de mauvais résultats, persistants, au point que la majorité des citoyens le critiquent dans des formes et sur un ton que les étrangers ne comprennent pas tant ils nous voient attachés et dépendants de son Administration. A force de frustrations, la cible finit par devenir le fonctionnaire inconnu alors que ce devrait être le politicien connu qui joue de cette esquive pour éviter sa mise en cause. L’Etat administratif est obéissant, c’est l’Etat politique qui est défaillant. L’Administration ne peut rien contre sa mauvaise politique.

« L’autorité que les serviteurs de l’Etat tirent de leurs fonctions est une prérogative d’emprunt dont ils sont redevables à l’Etat et qu’ils n’ont pas le droit de retourner contre lui » a dit Raymond Poincaré, en 1927. S’il revenait, il observerait avec inquiétude le corps des grands administrateurs de l’Etat mener leurs carrières, la tête et le cœur au pouvoir suprême, un pied dans la politique, un pied dans l’Administration, aidés par leurs condisciples qui ont les deux mains dans les affaires.

Dans une chronique voisine, Hervé Dumez expose comment l’Etat a changé il y a 30 ans. Ceux qui l’ont laissé muter auraient dû lire Montaigne qui, quatre siècles auparavant, a dit : « Le changement dans l’Etat donne seul forme à l’injustice et à la tyrannie ».