Les Maux des Mots
Les mots ont le pouvoir d'influencer la pensée et l'action. Jean-Claude Fortuit souligne les dangers des mots mal choisis, notamment en politique et dans les médias, et appelle à une utilisation plus consciente et responsable du langage.

Les mots sont assassins.

S'il y a des mots doux, il y en a de féroces et même dans la vie de tous les jours les bons mots peuvent être assassins.

C'est ainsi que le mot « réforme », en France, ayant connu des fortunes sanglantes dans des guerres de religion, continue d'agiter les esprits.

« Réformer » en politique, c'est une action qui s'inscrit dans une politique.

Au niveau de la réflexion politique, l'action doit donc être guidée par les mêmes principes que ceux qui inspirent soit le gouvernement s'il s'agit d'une politique de gouvernement soit sa contestation s'il s'agit d'une politique de contestation. Dans cette démarche en tout cas il faut se rappeler que lorsqu'une réforme est nécessaire, plus on traîne à la faire et plus elle coûte cher.

Mais lorsqu'on veut passer de la philosophie à la pratique il ne faut pas s'engager dans une réforme sans tenir le plus grand compte des circonstances. C'est tout spécialement le cas en période électorale ou pré-électorale. Et plus encore pour ce qui touche à la fiscalité. Outre qu'il faut savoir se contenter alors des réformes qui ne troubleront pas l'esprit du corps électoral - et spécialement de la partie de ce corps sur laquelle on s'appuie - il faut être attentif, dans tout ce qu'on engage, à la portée des mots dont on veut faire usage. Avoir lancé une réforme des retraites sans avoir tout d'abord fait valoir l'urgente nécessité d'une garantie des retraites est une erreur à ne pas renouveler. Parler de « réforme fiscale » est sans doute moins épouvantable que de lancer l'idée d'une « révolution fiscale ». Mais c'est assez vague pour fournir des armes à l'adversaire sans dissiper l'inquiétude de ses partisans. Ceux-ci se mobiliseront plus volontiers au lendemain qu'à la veille d'une campagne électorale au nom d'une « justice fiscale » dont l'intérêt s'imposerait même aux contestataires.

Il faut donc bien user des mots.

Certes le vocabulaire des juristes est toujours respecté par les politiciens. Il est pourtant moins clair qu'il y paraît puisqu'il est fait pour être utilisé par l'accusation comme par la défense.

Quant aux mots les plus usuels, leur usage incertain tient parfois aux maladresses du langage. Mais c'est d'abord l'insuffisante appréciation de leur pouvoir qui les rend aussi dangereux qu'un tromblon chargé de poudre et de plombs entre les mains d'un enfant de trois ans. Les journalistes, qui les tournent dans tous les sens, chargent beaucoup d'entre eux de contenus inattendus, parfois même explosifs ; ils parlent beaucoup plus volontiers de révolutions que d'évolutions. Les universitaires, même les plus « scientifiques » ne sont pas insensibles à la contagion. On écrit de quoi remplir les bibliothèques des Nations Unies pour présenter l'allongement de l'espérance de vie en bonne santé comme l'annonce d'un « vieillissement démographique » assorti d'un fardeau de « dépendances ». Et pourtant, dans les faits, il s'agit d'une heureuse conquête dont il faut assumer toutes les conséquences, qui sont largement positives puisque des hommes et des femmes parviennent de plus en plus nombreux plus loin dans une vie en meilleure santé. Ils peuvent donc mieux profiter d'une vie plus longue et plus active pour acquérir plus de richesse et de confort, pour eux-mêmes et pour leurs descendants, enfants, petits enfants et arrière-petits enfants. On devrait y trouver l'expression d'une solidarité plus forte que la « dépendance » dont se gargarisent quelques fabricants de fauteuils.

Dénonçons donc l'usage malveillant de ces mots équivoques. Surtout, prenons-y garde. Les maux des mots, c'est le pluriel du mal.