Le grand danger des débats récurrents autour de la mondialisation est qu'ils livrent des batailles du passé, pas celles du futur. La fameuse bataille de la valeur ajoutée pourrait bien être de celles-là. Pas parce qu'elle est perdue d'avance, mais parce qu'il faut changer le champ de bataille. La part de l'Asie dans les activités de recherche et développement mondiaux est passée de 15 % à 32 % en quatre ans. A elle seule, la Chine a doublé ses dépenses entre 1999 et 2003 (rapport de l'UNESCO sur la science, janvier 2006). Et l'Inde et la Chine produisent chaque année environ 5 millions d'ingénieurs et de cadres (5,5 millions en Chine pour la seule année 2005), dont plusieurs dizaines de milliers sont de niveau international.
L'image est connue : la Chine serait l'atelier à bas prix du monde, l'Inde son bureau à bas prix. Ah bon!
Des journaux localisent le traitement des dépêches en Inde, des établissements financiers localisent leur recherche en Inde, des sociétés de gestion organisent leurs services de gestion à partir de l'Inde. Et les ailes de l'Airbus A 380 ont été dessinées, calculées et optimisées dans les bureaux de recherche d'Infosys, le géant de Bangalore qui attire de plus en plus les services de recherche et développement externalisés par des sociétés américaines et européennes !
Le drame actuel de la Chine et de l'Inde, contrairement aux idées reçues, est le manque de personnel qualifié, ouvert sur l'international, et, surtout, stable.
Et la valse des rémunérations est trop rapide pour assurer un développement durable aux entreprises.
A Shenzen, Hyderabad ou Chennaï, la pénurie de cadres aptes à travailler avec des groupes internationaux est le premier facteur de limitation de la croissance des entreprises.
Mieux vaut abandonner toute illusion. En 1950, moins d'un humain sur 1000 avait accès à des formations supérieures sanctionnées par un diplôme de fin d'études, et plus de 80 % d'entre eux appartenaient au monde occidental. En 2008, 2 sur 100 auront accès à des formations supérieures sanctionnées par un diplôme. La moitié seront Asiatiques, 20 % Nord-Américains, 30 % Européens.
La disparition du monopole des formations supérieures est déjà acquise ; elle entraînera, à plus ou moins brève échéance, la disparition du monopole des activités correspondantes.
Un monopole supposé pérenne des activités à haute valeur ajoutée et des organisations capables de les mettre en oeuvre a justifié un discours apaisant. Ce monopole est ou sera perdu, faute d'une conscience suffisante de la richesse collective que sont l'autorité des institutions, de la norme et de la loi, faute aussi d'une considération suffisante pour la richesse immatérielle que les générations passées ont constituée.
Alors que les pays de l'Union européenne partagent avec l'Amérique du Nord une crise de leurs systèmes d'enseignement, de leurs Universités et de leur recherche, alors qu'une part de leur capital structurel n'est plus reproduit de génération en génération, un mouvement inverse a pris naissance en Inde et en Chine et s'engage en Russie, qui appuie la montée continue des prestations en valeur ajoutée sur le respect du savoir et la croyance dans le progrès, le tout reposant sur un système éducatif performant, notamment dans les sciences exactes ou les nouvelles technologies.
Les compétences dites de « haute valeur ajoutée »
sont déjà en voie de banalisation, tandis que les biens naturels, voire les « commodités » indifférenciées, sont l'objet d'une rareté croissante et vont voir leurs prix s'accroître dans des proportions imprévues. Quant au capital structurel qui a établi pour cinq siècles la domination mondiale et sans partage de l'Occident, il sera d'autant moins discriminant qu'il n'est plus reproduit.
L'accès de plusieurs dizaines de millions de jeunes, principalement en Asie, à des formations supérieures de qualité, va réduire la portée de l'avantage qualitatif dont continuent à se prévaloir les économies développées.
La rente technologique et intellectuelle des pays industrialisés va se réduire, à moins qu'un effort permanent de création, plus encore que d'innovation, ne maintienne un privilège fragile, celui de la rareté. Dans les services à la personne, à l'habitat, résident des champs d'innovation et de valeur considérables ; il faut les mobiliser. Dans la création du désir chez le consommateur, la civilisation française demeure exceptionnelle, il faut la débrider. Car le véritable avantage compétitif des Européens ne réside plus dans aucun système.
Il réside dans la liberté d'être, ressort de la créativité, qui leur a donné pendant deux siècles la maîtrise du monde. Seront-ils demain ce qu'ils ont été, la source féconde de la puissance et de l'exemple ?