Les Fins et les Moyens : L'Esprit de l'Escalier
Du Docteur Folamour à la crise financière de 2008, le débat sur les « fins » et les « moyens » dans la gestion des grandes organisations a inspiré une fine chronique à Élisabeth Bourguinat dans le numéro de mars-avril 2012 du Journal de l'Ecole de Paris. Michel Rouger réagit en contrepoint à l'analyse de l'auteur.

Élisabeth Bourguinat, brillant esprit, fine lettrée, écrivain, assure la difficile mission de transcrire des rapports, des communications, des débats, soit pour l'Ecole de Paris, soit pour l'Institut Presaje. Elle dispose ainsi d'une compétence rarissime, celle d'être capable de comprendre la pensée et l'expression des ingénieurs, comme celles des juristes. Dans le dernier numéro du Journal de L'Ecole de Paris, sous le titre « L'Esprit de l'Escalier », elle évoque un sujet majeur de la vie dans les sociétés modernes, des Etats de Droit, celui des FINS et des MOYENS. Surtout quand les moyens dont dispose l'individu constituent des dangers évidents si la conscience des fins lui fait défaut. Son propos, pertinent, inspiré par sa culture, méritait le rapprochement avec celui, inspiré par l'expérience, d'un décideur confronté à des situations de crises.

Élisabeth Bourguinat: Le débat sur l'application des procédures de la haute fiabilité à la gestion d'entreprise est un débat sur les fins et les moyens. Une fois qu'un objectif a été défini (lancer une navette spatiale, amputer une jambe), il doit être possible de mettre au point des moyens fiables pour atteindre cet objectif. En évitant que l'absurdité des résultats se révèle dans les fins. Revisitons brièvement le film Docteur Folamour. Un général américain, frappé de folie paranoïaque, a décidé d'envoyer ses B-52 frapper l'URSS, ce qui aura pour effet de mettre en route la machine infernale russe qui détruira toute vie à la surface de la terre. De pannes en avaries, le pilote de l'un des avions arrive à ses fins en lâchant la bombe sur laquelle il reste assis. Il a maîtrisé le moyen jusqu'à l'absurdité de sa fin.

Michel Rouger : L'expérience des faillites financières qui se sont répétées durant les « Années fric » dans le monde (1984-2008) a vu proliférer les docteurs Folargent qui n'avaient rien à envier au Major Kong, assis sur sa bombe. Tous convaincus qu'ils maîtrisaient leurs moyens, jusqu'à l'absurdité de leur fin, et de celle dans laquelle ils entrainaient les Stakeholders de leurs entreprises, ils ont rugi jusqu'au dernier jour, face à l'économie pétrifiée par l'explosion.

Élisabeth Bourguinat: L'ennui, dans le pilotage d'une entreprise, comme de toute organisation un peu complexe, c'est que la réflexion sur la pertinence des fins est continuellement perturbée par la réflexion sur la fiabilité des moyens. Comme le second type de problème est plus facile à résoudre que le premier, la tentation est de régler prioritairement la question des moyens plutôt que celle des fins. C'est une source inépuisable d'inspiration pour des scènes tragicomiques comme celle qui ouvre le chapitre trois de Candide, sur la guerre entre les Abares et les Bulgares : « Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes ». Cette « boucherie héroïque » est célébrée par un Te Deum dans chacun des deux camps. À défaut de savoir dans quel but la guerre a été déclarée, voire même quel camp a gagné, chacun peut se glorifier d'avoir infligé des pertes considérables à l'adversaire.

Michel Rouger : Après l'évocation de cette tragédie voltairienne sur le thème de l'imbécillité, reproduite au centuple dans la réalité de la guerre de 14/18, retrouvons un peu de légèreté en revenant vers l'esprit de l'escalier, source inégalable de réflexions, pour autant qu'on tienne bon la rampe. L'escalier est en effet une image très appropriée pour cette querelle sur les fins et les moyens entre savants gestionnaires plus aptes à gérer les moyens, et penseurs et décideurs responsables également préoccupés par les fins.

En effet si les moyens que l'escalier fournit aux hommes (et aux femmes) sont très identifiables, avec ou sans rampe, les objectifs qui sous-tendent la décision d'en user le sont beaucoup moins. Outre la décision élémentaire de choisir, comme dans la vie, entre la montée et la descente, s'y ajoute souvent le choix compliqué sur la préséance à la montée ou à la descente lorsque le voyage se fait en couple, peu important qu'il soit hétéro ou homo, décision éminemment subjective par sentiment ou objective par éducation. Ce qui est encore plus compliqué en groupe !

Élisabeth Bourguinat:Ce qui nous manque, la plupart du temps, n'est pas tant de savoir comment faire les choses que de savoir pourquoi les faire. « Donnez-moi un point d'appui et un levier, je soulèverai le monde », disait Archimède. Le levier fait moins souvent défaut que le point d'appui. Dans l'une des scènes cultes de Monty Python : Sacré Graal !, la petite troupe qui entoure le roi Arthur doit franchir le pont de la Mort et pour cela répondre à trois questions posées par le gardien du pont. Le premier réussit sur une question facile. Le second périt sur une question trop savante. Le troisième le rejoint dans le gouffre pour avoir hésité sur sa couleur préférée. Le roi Arthur, lui, ne perd pas de vue l'enjeu de l'épreuve (traverser le pont) et se tire sans peine d'une question beaucoup pourtant ardue : « À quelle vitesse vole une hirondelle non chargée ? ». Le roi réplique : « Que veux-tu dire : une hirondelle africaine ou une hirondelle européenne ? ». Comme le gardien se trouble et hésite, c'est lui qui est précipité dans le gouffre, et le roi peut passer son chemin...

Michel Rouger : L'escalier est un lieu de décisions aussi simples en apparence que compliquées en réalité, à raison des conséquences, donc des fins, atteindre l'autre rive ou périr dans le gouffre. Soyons lucides à défaut d'être Candide. Imaginez que vous devez monter ou descendre un piano, à bras d'homme, à l'image de la Troïka qui porte sur son dos l'énorme boulet de la dette grecque. Le problème est celui de l'équilibre à respecter pendant le trajet, sans basculer sur l'une des rampes, côté croissance ou côté rigueur, car la pesanteur ferait alors dégringoler piano et porteurs, et le boulet s'écraserait au beau milieu du marché, sans égard pour le levier ni le point d'appui.

Autre exemple pratique, celui du ménage. Que faire lorsqu'il s'agit de balayer les marches pour les débarrasser de la poussière que le Maître ne veut plus voir ? La norme des technicien(ne)s de surface recommande de commencer par le haut de l'escalier. Celle des techniciens de l'alternance politique, itou, quand il s'agit de faire passer ceux du haut en bas et vice et versa. Avec un risque : que la poussière remuée par le balai, au manche plus ou moins énergique, vienne arroser finement le bas où les cuisines sont installées, là où s'affairent les cuisiniers du Maître qui n'appréciera pas que trop de poussières saupoudrées sur son dessert le rendent immangeable.

Comment gérer quand deux normes s'opposent ? Quand le Ministère des Finances était au Louvre, les vitres intérieures étaient nettoyées par les Finances, les extérieures par la Culture. Elles restaient sales tout le temps faute de vouloir réconcilier les deux normes et obtenir un lavage concomitant. Où trouver le fameux levier qui lèvera, une fois le point d'appui trouvé, les hésitations des individus incapables de se décider par eux-mêmes, au risque de finir comme le chevalier hésitant, et le gardien troublé par la question du Roi Arthur ?

Cet échange entre la culture et l'expérience, suggère une réponse : décisions et culture générale sont inséparables, seule leur association générant le sens des responsabilités qui permet au décideur des fins de s'élever au dessus des moyens pour lesquels existent les très utiles « techno ». Décidément on ne quitte pas l'escalier.