Depuis la campagne présidentielle, la question culturelle semble s'être réduite à celle de l'Hadopi, sa suppression, son sauvetage, son aménagement… Comment l'État peut-il accompagner la transition vers une économie numérique des biens culturels ? Le défi est certes fondamental, même si l'on peut douter de la capacité des pouvoirs publics à faire plus qu'infléchir à la marge des mouvements structurels, portés par une révolution des usages.
Les autres questions relatives aux politiques culturelles ont été emportées par le tourbillon de la crise et de la rigueur : comment en effet, pour un candidat à la présidence de la République, se positionner sur le soutien de l'Etat à la culture, lorsqu'il axe l'essentiel de son discours sur l'obligation de contenir les dépenses publiques ? Si convaincu soit-on des enjeux sous-jacents à la défense de la culture, on ne peut que constater que toute politique en la matière est inflationniste - le soutien appelle le soutien - et que ses effets ne sont pas réductibles à des chiffres que l'on pourrait mettre en face de dépenses. En ces temps de rigueur, la politique la moins périlleuse pour un candidat à la fonction suprême est celle... de la poussière sous le tapis. Escamotons...
Or, ce que nous disent les difficultés à trouver une solution à la révolution numérique est que les plus libéraux des secteurs de la culture, comme la musique, ont basculé ou vont basculer vers une économie nécessitant une intervention publique. Il va donc bien falloir soulever le tapis, et se confronter à la question délicate du rôle et des moyens d'action des pouvoirs publics vis-à-vis de la culture. Il a existé, historiquement, plusieurs grands modèles d'économie de la culture : le financement par de grands mécènes, princes, dans le passé, ou grandes entreprises aujourd'hui ; le fonctionnariat ou la subvention d'État ; les modèles marchands. La musique, l'édition, l'audiovisuel ont longtemps fonctionné selon un modèle marchand, parfois aménagé. Cela signifie que, globalement, l'audience et les recettes d'un certain nombre de projets parvenaient à financer l'ensemble de l'offre, structurellement surabondante, qui fait le dynamisme de ces secteurs.
Le paradigme marchand de la création, celui qui semble aujourd'hui majoritairement admis, repose sur une dynamique schumpétérienne, par laquelle jeunes créateurs et jeunes entreprises remettent en cause l'ordre établi, sur les plans esthétique, institutionnel et économique. Un renouvellement permanent, garant de créativité. Dans cette dynamique émergente, fondée sur la prise de risque individuelle - celle des créateurs et des producteurs -, la position de l'État est celle de l'éléphant dans un magasin de porcelaine. Comment favoriser le dynamisme créatif, c'est-à-dire intervenir tout en faisant en sorte que cette logique soit préservée ? Notons que nous nous focalisons ici sur le volet de la création, et laissons de côté, autres questions importantes, celui de la consommation ainsi que la dimension sociale inhérente à l'acceptation de ce paradigme.
Injecter ou réinjecter des financements dans les secteurs culturels, notamment les industries culturelles, soulève trois questions. Dans quelle mesure cela ne se traduira-t-il pas par un besoin accru en financement ? Dans quelle mesure cela ne modifiera-t-il pas les conditions d'entrée de nouveaux acteurs, dans le sens d'un accroissement des barrières à l'entrée, synonyme de limitation de la créativité ? Dans quelle mesure le processus d'affectation des financements ne s'oppose-t-il pas à la dynamique vertueuse du fonctionnement canonique de la création - celle de la prise de risque individuelle dans une démarche de remise en cause de l'ordre établi ?
Les économies de la création reposent sur une équation incertaine : le financement d'une surabondance de projets par rapport à la solvabilité de l'audience. Selon les paramètres de cette équation, une intervention publique peut être une nécessité. Tout l'enjeu consiste alors à faire en sorte que cette intervention ne freine pas une dynamique schumpétérienne vertueuse. Un cadre conceptuel, à partir de catégories simples, permet d'aborder cet enjeu.
Il s'agit de considérer que la création est la rencontre d'un désir, celui d'un individu qui a un besoin d'expression, avec un outil de création, composé de moyens, de compétences, de possibilités de présenter son travail, dans un marché, ce qui sous-entend d'accepter la logique de compétition propre à la création. Le rôle de l'Etat est alors de mettre en place les conditions pour que la création puisse exister, c'est-à-dire faire en sorte que des désirs naissent, qu'ils puissent trouver facilement les moyens pour s'accomplir et que les aspirants-créateurs puissent envisager, à un moment donné, de peut-être vivre de leur travail. C'est-à-dire que cette économie permette une progressivité entre le monde amateur et celui des professionnels reconnus ou des stars. Cela suppose d'admettre l'idée que tout le monde ne deviendra pas star, et que tout aspirant ne vivra pas forcément de sa passion. Dans cette conception, l'Etat se contente d'être le garant d'une fluidité d'un marché dans lequel des professionnels - éditeurs, producteurs… - soutiennent des projets et des artistes, en espérant en dégager une rentabilité.
Le désir, l'outil, le marché : des catégories simples pour sortir d'approches poussiéreuses ou démesurées du soutien public à la création.