D'Athènes à Madrid, la crise financière entraîne les Etats, les banques et les peuples de l'Union européenne dans une tragédie en quatre actes. Cruel dilemme pour une France endettée, en panne de croissance et à la recherche d'argent pour ses entreprises. Avec en prime une querelle idéologique sur les mérites comparés de la banque universelle et de la banque de dépôts tenue à l'écart des « turpitudes » des marchés. Marchés qu'il faut ensuite solliciter pour financer la relance de l'économie...
Les trois premiers actes de cette tragédie ont été présentés pour la première fois à Athènes. Le spectacle a fait pleurer l’Europe, avant d’être repris à Madrid, qui a rajouté un quatrième acte. La France, spectatrice très engagée, ressent les angoisses créées par le cruel dilemme posé depuis l’acte 1. Faut-il payer à la place des Grecs qui, au-delà des grandes tirades, ne pourront ni ne voudront le faire ? Faut-il exclure la Grèce de la famille européenne dont elle a inspiré la culture et le rayonnement ? Comment expliquer au peuple français qu’il devra jeter 20 milliards d’euros, dont il aurait tant besoin pour lui-même, dans le port du Pirée ?
Au cours de l’acte 2, les créanciers, banques et Etats, déjà surendettés, qui paniquent devant cette nouvelle hémorragie, exigent de leurs dirigeants politiques qu’ils les sauvent sous la menace d’un chaos effrayant. Les grandes idées sur l’Europe, l’argent, les marchés et la duplicité des Grecs, servent de coupole du confinement aux conséquences du désastre, comme le dôme de béton de Tchernobyl 4. Les « experts » recherchent une solution inspirée par l’usine de la Hague qui retraite les déchets de l’industrie nucléaire produits par le fonctionnement normal du nucléaire civil. Alors que les déchets des emprunts toxiques ont été produits par le fonctionnement anormal de la finance européenne. A la fin de cet acte 2, l’opération est différée car elle ouvrirait la boite de Pandore en livrant, à tous les investigateurs, les petits secrets et les grandes responsabilités, à ce jour inavoués et bien cachés, des conditions de l’entrée de la Grèce dans l’Euro.
L’acte 3 voit, sur fond d’éclairs et de tonnerre, la confrontation entre la Walkyrie et Cyrano de Bergerac. La première chante sur tous les tons son répertoire favori Travailler, Produire et Epargner. Le second lui répond Distribuer, Acheter et Dépenser. C’est le temps passager des tirades qui permettent d’affirmer les talents et les postures. Rien d’autre. Les spectateurs conscients que la tragédie est inachevée, attendent qu’elle se joue ailleurs et différemment.
Les choses n’ont pas tardé. Alors même que les tréteaux d’Athènes n’étaient pas encore pliés, la tragédie se déplaçait, plein ouest suivant le 40ème parallèle nord, vers Madrid. En changeant de lieu, elle a changé de nature. Il ne s’agit plus de choisir ce que le peuple grec devra payer, ou non, pour ses créanciers étrangers, mais d’endetter le peuple espagnol pour sauver ses banques. Un seul acte suffit pour exposer le dilemme, qui oppose deux troupes, menées par deux super divas, comme dans West Side Story.
La première, la Banque universelle, d’origine anglaise, chante sur tous les tons que les banques espagnoles peuvent jouer dans la cour des grandes réservée à leurs cousines anglo saxonnes, reines des marchés de la finance. A condition, bien évidemment, que les risques des nouveaux prêteurs soient garantis, non par les dépôts de leurs clients, mais par les impôts des contribuables que prélève l’Etat. Ce qu’il n’arrive pas à faire en Grèce. Auquel cas, l’Espagne trouvera l’argent, et les taux d’intérêt dont elle a besoin auprès des marchés.
La seconde, d’origine française, chante sur le ton de la véhémence sa détestation des pratiques inhumaines de la finance mondiale (anglaise), de ses marchés honnis, et sa volonté de revenir à la banque de dépôts du bon vieux temps, qu’elle veut tenir séparée des turpitudes des marchés pour gérer ses moyens par elle-même, surtout les subventions institutionnelles qui permettent aux filières de s’enrichir, comme la démonstration en a été faite pour l’industrie agroalimentaire, et quelques autres, dans le passé.
A la fin, le trublion, seul sur la scène, vient alors chanter aux politiques assis au premier rang ce qu’est le dilemme auquel ils sont confrontés. Soit vous choisissez la rutilante banque universelle, pour croître et prospérer dans le monde et dans l’Union européenne du XXIème siècle, et vous devrez, modestes citoyens et contribuables (les gros partiront toujours à temps), assumer de votre poche ce dont elle a besoin pour tenir son rang, voire gérer les déchets de son industrie. Comme à Athènes, à Dublin, à Lisbonne, en attendant la suite.
Soit vous choisissez la banque de simples dépôts, verrouillée par le comité de Bâle, qui vous mettra à l’abri des exigences et des dérives de l’autre, et vous devrez vous plier aux ukases des marchés de la finance (honnie), seuls capables de vous prêter ce dont vous aurez besoin pour réussir la croissance promise qui fait rêver vos peuples. Comme à Londres. Auquel cas il vous faudra dire ce que vous voulez faire de votre industrie financière nationale, au-delà de chanter le grand air de la détestation qu’elle peut inspirer. Comme à Paris.
Mais n’oubliez pas que le couple prêts et subventions nationales, qui met, un temps, leurs bénéficiaires à l’abri des contraintes des marchés financiers, ne leur évite ni la sortie de leur propre marché par la chute de leur compétitivité, ni la faillite qu’elle provoque, dont la nation assume le coût social et financier.
Autant dire que les spectateurs de cette tragédie, dont l’humoriste dirait qu’elle se joue à guichets fermés, sont sortis de la salle en se demandant si tout cela était bien vrai, et si on ne pourrait pas tout oublier pour éviter de se donner la migraine. Comme en vacances.
Prochaine séance à l’automne.