Le Principe de Précaution et Médecine
Christian Espagno explore l'application du principe de précaution en médecine, soulignant son importance historique et son évolution récente. Il analyse les avantages et les inconvénients de son application, mettant en lumière les risques de blocage de l'innovation, de perte de confiance entre médecins et patients, et de bureaucratisation excessive.

Le principe de précaution est loin d'être une nouveauté en médecine. « Primum non nocere » apprend-t-on depuis l'Antiquité aux jeunes médecins, et le concept même est inclus en toutes lettres dans le serment d'Hippocrate.

Il est bien connu de tout temps que la médecine est loin d'être une science exacte; c'est pourquoi la réflexion médicale contient par essence l'évaluation du rapport bénéfices-risques.

Au cours de ces dernières décennies, la principale évolution dans le monde médical de la mise en application du principe de précaution relève plus, à mon sens, de la forme que du fond. Le grand danger serait qu'un excès de forme tue le fond.

Incontestablement, depuis une vingtaine d'années, les médecins sont confrontés à une judiciarisation croissante de leur pratique professionnelle. Les malades, et parfois les juges, leur demandent maintenant de souscrire à de multiples obligations parmi lesquelles, et non des moindres, deux sont à rattacher au principe de précaution :

  • la preuve d'une information éclairée

  • la traçabilité de la réflexion bénéfices-risques.

En théorie, ces exigences sont certes parfaitement louables, voire nécessaires. Chacun sait bien pourtant, tant du côté du malade que du médecin, que l'exhaustivité dans ce domaine est une utopie. Par ailleurs, la remise en mains propres au malade de documents décrivant en détail tous les risques encourus n'est certainement pas la preuve d'une information éclairée et s'avère souvent très nuisible.

Dans le nécessaire colloque singulier entre le médecin et « son » patient, deux mots paraissent être la clé de voûte d'une relation vraie et efficace: établir la confiance par un respect réciproque.

Ces réserves étant émises, on peut toutefois constater ces dernières années un certain nombre d'avancées indéniables dans les pratiques médicales :

  • Aucun médecin, même se considérant comme le meilleur, ne détient la vérité absolue et ne doit se dispenser d'expliquer et d'argumenter ses choix thérapeutiques.

  • Le travail médical en équipe, qui permet la synergie de différentes compétences et expériences, est devenu indispensable. Cela n'est d'ailleurs pas en contradiction avec la notion de « médecin traitant », pilier du colloque singulier.

  • La révolution informatique a non seulement permis d'immenses progrès dans les domaines diagnostiques et thérapeutiques, mais elle rend à la portée de tous une somme infinie d'informations. Encore faut-il être capable d'en exploiter au moins une partie. Dans ce domaine, le dossier médical partagé (DMP), qui est un des piliers de la loi de réforme de l'assurance maladie du 13 août 2004, sera un progrès considérable lorsqu'il sera mis en application.

Le principe de précaution devrait constituer, en médecine comme ailleurs, un moteur pour la qualité de la production. Pourtant, force est de constater tous les jours, au nom de ce principe, de nombreux effets pervers :

  • blocage de l'innovation thérapeutique par peur du risque ;

  • perte de confiance entre le médecin et le malade;

  • déresponsabilisation paradoxale des acteurs qui se réfugient en fait derrière l'écran d'une forêt de documents, listes, protocoles, procédures...;

  • avalanche incontrôlable et inapplicable de lois, décrets, arrêtés (pour ne pas avancer), circulaires (pour tourner en rond) qui finissent pas stériliser le système et brouillent la mise en application des mesures indispensables ou simplement utiles;

  • désintéressement de la part des médecins pour leur métier en raison des permanentes mises en cause qui se sont substituées aux manifestations de reconnaissance. Tout cela pourrait aboutir rapidement, si l'on n'y prend pas garde, a une véritable dégradation de la qualité de l'offre de soins. Trop de précaution mal gérée peut tuer la précaution.

Il est donc plus que temps pour tous les acteurs concernés - malades, médecins, juges, médias - de prendre conscience des risques du principe de précaution tel qu'il est trop souvent appliqué dans notre pays, et de réfléchir à la mise en œuvre d'une véritable et raisonnable gestion des risques.