Issu des archives de Michel Rouger, cet article est la transcriptions d'une de ses interventions lors d'un colloque sur le thème de la complexité.
Pendant le temps de ma communication, je vais mettre l'individu de chair et de sang au coeur de vos débats. Plus spécialement le décideur, celui dont la fonction au sein de la société l'oblige à affronter, chaque jour, la complexité, dans sa forme pragmatique, concrète, et vivante. Après quoi, je passerai au politique, investi du pouvoir exécutif, puis au juge investi de l'autorité judiciaire.
J'espère vous décrire comment, l'un et l'autre, exercent leurs missions entre devoir et obligation, prospective et rétrospective. Dans ma tentative d'y parvenir, je me permettrai l'utilisation de la vraie référence, le court chapitre sur l'auto-éthique de la Méthode 6, pour citer les éléments qui marquent ma démarche individuelle, à commencer : « Le sujet...s'il a acquis une certaine autonomie d'esprit, il examinera et décidera ».
Cette autonomie d'esprit qui ne m'a pas quittée depuis la prise de conscience, au cours de l'été 1940, de l'effondrement des « fondements extérieurs ou supérieurs reconnus », qui détourne souvent mes propos des chemins balisés.
Le personnage du décideur, tel que je l'ai fréquenté
Je fais ce métier de décideur, à l'esprit autonome, depuis plus de 60 ans, j'y ai appris que par sa nature même, le décideur était un très gros consommateur autant de rétrospective que de prospective car il est un gros producteur de risques et de responsabilités.
Le vrai décideur sait gérer la complexité, maîtresse encore plus exigeante que sa cousine l'ambition, comme il gère son adrénaline.
La démarche du décideur me paraît, sous votre contrôle, proche de celle du chercheur. Un instant donné, son intuition rencontre son désir de modifier le cours des choses. Il entre alors en analyse des chances et des risques de son projet au regard du passé et de l'avenir. Il est à la fois pro et rétrospectif, avec « l'exigence morale » qui comporte sa foi en elle-même.
Avant de poursuivre, je fais un premier détour par Alphonse Allais qui aurait dit « les problèmes de fond méritent bien leur nom en cela qu'ils ne remontent jamais à la surface »
Le rôle sociétal du décideur est de les faire remonter à la surface, la où surnagent les petites querelles qui bloquent leur émergence. A nouveau, il y a une réelle proximité entre le décideur et le chercheur. Encore que les motivations et les conséquences d'application soient différentes car le décideur est engagé par ses actes, alors que le chercheur ne l'est que par ses conclusions ou découvertes.
Comme sont différentes les modalités de passage à l'action, encore que les exemples apportés par les grands chercheurs scientifiques, qui ont assumé leurs découvertes par l'auto expérimentation, font la noblesse du métier de chercheur.
Le décideur à risque ne recherche pas la noblesse, sauf le cas particulier de son anoblissement au Royaume-Uni. Il se contente de la réussite sans trop espérer la reconnaissance.
Il reste que, l'un et l'autre, chercheur comme décideur, savent maîtriser la complexité qu'ils affrontent.
Il n'y a pas besoin de diplômes pour exercer le métier de décideur, je l'ai vérifié. De toute façon il n'y a pas d'école pour le délivrer sauf dans le domaine de l'administration avec le succès mitigé que l'on connaît, qui vérifie que « le devoir ne peut se déduire d'un savoir ».
Il m'a été donné, pas toujours facilement, loin s'en faut, de montrer que l'exercice des facultés de décision était polyvalent, à quelques différences près dans les conséquences, jamais dans la nature. Qu'il s'agisse du métier de chauffeur livreur, de patron des risques financiers d'une banque, de président d'une société d'informatique, d'une agence de voyages, d'un grand tribunal, d'un centre de recherches sociétales, ou du plus gros conglomérat d'entreprises créé après la défaillance du Crédit Lyonnais, ce sont les mêmes repères et les mêmes réflexes.
Tout naturellement, cette capacité multifonctionnelle aurait dù conduire, celui qui est ainsi construit, vers l'élite républicaine des élus politiques dont les décisions, réputées lumineuses, permettent de rendre possible ce qui est souhaitable. La pratique de la prospective m' a préservé de la tentation, lorsque, il y a vingt-cinq ans, j'ai considéré que le pouvoir politique perdrait en autorité ce que l'autorité judiciaire gagnerait en pouvoir.
Elle a déterminé, à l'époque, mon engagement dans l'ordre judiciaire, pour seize longues années , à titre bénévole évidemment, en conservant ma vie professionnelle diversifiée
Cette transition, qui termine mon propos sur le décideur me permet d'aborder les deux autres parties de ma communication, le politique et le devoir de prospective, le juge et l'obligation de rétrospective.
Le politique et la prospective
Il est impossible d'aborder ce sujet de façon pertinente sans le traiter dans sa grande complexité. Encore que, je me contenterai de faire remonter à la surface quelques problèmes de fond, en respectant la surface d'écriture imposée par l'organisation, 8 pages, et en répondant à trois questions.
Qui a droit au statut de décideur politique ?
Quel est le devoir de prospective du décideur politique ?
Quelle forme d'exercice du pouvoir intègre, ou écarte, la prospective ?
Tous les politiques élus ne peuvent pas prétendre au statut de décideur. Les parlementaires, auteurs de l'acte suprême, la loi, n'en rédigent, par leurs votes, que l'acte de naissance. Le décideur, le créateur des normes, dans la 5ème République, est hors du parlement, dans les ministères, et leurs cabinets, en charge de l'élaboration des lois. Le politique décideur se définit comme le détenteur d' un réel pouvoir exécutif, le maire, en bas, le Président de la république en haut, avec son ministère et ses conseillers. Chacun doit trouver les éléments de ses prévisions dans la prospective.
Si, à partir de cette constatation, on veut continuer à faire remonter les problèmes de fond à la surface, il faut expliquer comment le pouvoir exécutif à la française est tenu par son devoir de prospective. C'est une évidence que tout élu en charge d'un pouvoir d'exécution voie plus loin que le bout de son nez. Mieux encore il faudrait qu'il voie plus loin que le terme de son mandat afin d'éviter que l'alternance démocratique entraîne une fracture toujours nuisible au corps social. Ce qui est trop demander à ceux qui pensent que le meilleur moyen de l'éviter est de les réélire à perpétuité.
En quoi et comment le politique est tenu à ce devoir élémentaire de prospective. Dans la pratique de nos institutions, il est bien peu tenu, puisque le défaut manifeste de vision prospective n'entraîne pas la moindre sanction, ni ne perturbe l'extrême longévité de la plupart de nos élus. Il ne risque même pas d'être tenu par ce que fut « l'ardente obligation » du plan qui a quasiment disparu de notre horizon.
Le décideur politique étant ainsi autonomisé dans l'exercice de son pouvoir, ou dans l'exécution de ses budgets, quasiment exonéré des conséquences de son absence de vision prospective, il faut s'attarder sur les principales formes d'exercice de ce pouvoir pour comprendre les rapports du politique avec le couple prospective-rétrospective.
À cet effet nous bénéficions en France de l'expérimentation que nous avons faite dans notre cinquième république sur les différentes manières de régner, de gouverner, et de comploter qui sont les fondements de l'exercice de tout pouvoir. Je laisserai à chacun de nous le soin de reconnaître celui qui ressemble à chaque portrait robot .
Le pouvoir missionnaire
Le pouvoir missionnaire ramène tout à l'être supérieur qu'il entend incarner le temps que durera leur communion. Il règne et gouverne en même temps , par sa seule personne, dans la vision de cette communauté de destins idéalisée dans le temps de l'histoire.
Il est rétrospectif et historien, en même temps que prospectif et visionnaire. Il règne dans la lumière, comme il est de nature de le faire, dans la fonction régnante, même à base élective.
Il gouverne dans le clair-obscur, pratique naturelle pour rendre possible, dans le présent, ce qui est souhaitable pour l'avenir.
Enfin il laisse aux subalternes le troisième élément du pouvoir, le complot, qui se développe dans une ombre incompatible avec la lumière de son règne. Ce type de pouvoir ne confond pas son temps personnel avec celui de sa communauté. Quand elle se sépare de ses idées ou de ses projets, son éthique de la décision le conduit à partir.
Le pouvoir égocentrique
Le pouvoir égocentrique ramène tout à sa personne. Il règne, gouverne et complote, en même temps, par lui même. Il vit dans le présent, ils ne s'intéresse au rétrospectif que pour fustiger les concurrents qui l'ont précédé dans un pouvoir qu' il fait tout pour ne pas leur rendre. Sa vision est cynique, avec une pointe de références idéologiques qui dissimulent la réalité de ses idées.
Il utilise la lumière émise par sa fonction, plus pour éblouir que pour attirer. Il entretient le clair-obscur, avec l'adresse d'un éclairagiste de théâtre, dans sa fonction de gouvernant. Il adore les complots qui sont le régal de ceux qui, n'ayant aucune vision prospective, échappent au lendemain par le mensonge. Cet égocentrique ne s'intéresse qu'à son temps biologique personnel, jusqu'à l'obsession de sa propre fin, qui lui interdit l'angoisse de la rétrospective.
Le pouvoir relationnel
Le pouvoir relationnel ramène tout à sa relation du moment. Il ne connaît que le métier de politicien de l'instant. Incrusté dans le présent, il est à la politique ce que Frégoli fut au spectacle. Il règne et complote.
Gouverner n'est pas son affaire, même s'il s'y trouve obligé après avoir démoli ceux de son entourage qu'il soupçonne de lui voler sa relation pour tenter de régner à sa place.
Ce type de politique se nourrit d'une forme de présent éternel, sa pratique rétrospective est de nature passéiste. Le devoir de prospective auquel il est tenu lui échappe naturellement, il ne s'y prête que dans une succession d'attitudes ou d'expressions modernistes qui permettent de confondre le temps de sa personne avec un temps éternel qui l'exonèrerait, à jamais, de toutes les conséquences de ses échecs.
Au terme de cette analyse qui mériterait d'être reprise et complexifiée par d' éminents politologues que conclure ?
Que les sociétés, opulentes et technicisées, rêvent elles-mêmes d'un présent éternel, et choisissent les politiques qui leur font croire qu'ils l'assureront, même si c'est une folie trompeuse.
Le devoir de prospective, tombé en déshérence, impose, alors, au corps social un devoir de suppléance de ceux qui avaient les moyens de la prospective, mais ni la volonté, ni le courage.
On peut garder espoir que ce transfert de responsabilités, se produise, avec ou sans convulsions, à condition que le faux décideur, aux remèdes de charlatan, n'écarte pas le vrai décideur , ce généraliste encombrant, rétrospectif, prospectif, lucide et courageux.
Le juge et l'obligation de rétrospective
Nous entrons dans le prétoire où siègent des juges, lesquels, à l'inverse des politiques, ont la volonté de respecter leur devoir de rétrospective mais n'en ont pas les moyens.
Je parle des juges de l'ordre judiciaire, l'ordre dans lequel j'ai servi pendant seize ans. Pas des juges de l'ordre administratif, ni des juges sans robes des autorités administratives indépendantes qui ne sont que le prolongement des différents ministères, chargés de l'application des lois en dehors des tribunaux de l'ordre judiciaire.
Ceci rappelé , pour respecter le parallélisme des formes, je vais analyser, pour le juge comme pour le politique, les rapports qu'il entretient avec le rétrospectif et le prospectif, en faisant remonter quelques problèmes de fond à la surface.
Dans nos tribunaux d'Etat, la décision est très largement collégiale, sauf pour les juges d'instruction, encore que leur pouvoir est de plus en plus encadré par la procédure, et le secret de leurs actes qui renforce ce pouvoir est de plus en plus livré à l'opinion publique. Ces décideurs trouvent dans la rétrospective les motifs de leurs jugements.
Il est impossible d'expliquer, comme chez le politique, l'exercice de leur pouvoir par l'analyse de leurs comportements, tant ils sont liés, entravés par les règles de procédure. Les cas de dérapages comportementaux sont trop rares pour en tirer leçon.
Quand on a vécu le délibéré collégial préparatoire à la décision, même quand on a statué juge unique en procédure de référé, on connaît l'exigence de l'obligation de rétrospective qui est attachée à l'application de toutes les normes accumulées dans le temps. Les juges sont liés, entravés, même écroulés sous le poids de textes, qualifiés parfois de « lois jetables », qu'il leur appartient de faire appliquer, sans échappatoire possible. À titre indicatif quand j'ai quitté le col bleu pour le col blanc, il y a 50 ans, il suffisait d'étudier 30 cm d'épaisseur de codes. Aujourd'hui, pour la même matière civile et commerciale, il faut empiler plus d'un mètre d'ouvrages multicolores renouvelés chaque année.
Encore faut-il multiplier ce chiffre par quatre si on veut ajouter la matière pénale, la matière administrative, et l'ensemble des directives et règlements européens.
Comment peut-on penser que les juges ont les moyens de respecter leur obligation de traiter rétrospectivement les faits soumis à leur appréciation, en les confrontant aux normes issues de pulsions législatives incontrôlées devenues parfois obsolètes. C'est en cela que le juge, si respectueux soit-il de son obligation de rétrospective, est condamné à la maltraiter.
Est-ce pour autant que le juge est défaillant ? Non, car il dispose de l'allongement du temps pour aller au bout de sa tâche. C'est pourquoi le temps de l'autorité judiciaire, celui d'une très longue rétrospective, diverge de celui du pouvoir exécutif, englué dans un présent complexe que la décision du juge vient encore compliquer, en apparaissant ressortir de ces fouilles archéologiques qui bloquent les projets des bâtisseurs. Le débat ouvert sur la responsabilité personnelle du juge ne peut avoir qu'une conclusion : la constatation des pires dérapages résultent des défaillances accumulées de l'institution elle-même. Je n'oublie pas que le journal « l'Aurore » du 01 janvier 1900 titrait sur toute la largeur de sa Une « une justice en faillite ». Ce qui n'a pas empêché les drames judiciaires du siècle écoulé. .
A partir de ce constat il faut traiter la question de fond d'une compétition de pouvoir, souvent invoquée, entre le juge renforcé dans son pouvoir et le politique affaibli dans son autorité.
La complexité des temps modernes, difficilement maîtrisée par ces deux piliers de la
Les juges sont tout aussi privés du clair-obscur de l'action de gouverner ou de l'ombre du complot. Tout le système procédural est transparent et même, à l'endroit où il bénéficie le plus du secret qui permettrait les excès de pouvoir, l'instruction , il y a belle lurette que ce secret a fusionné avec celui de Polichinelle, interdisant l'action critiquable, dissimulée par la robe.
démocratie, l'exécutif et le judiciaire, donne l'impression d'une compétition virulente entre eux. Ma réponse est sans ambiguïté. Le juges ne règnent pas sur les institutions françaises, même si on a le sentiment qu'ils se mettent, dans de rares exceptions, dans la lumière des médias.
D'où vient alors la crise ? Quels problèmes de fond faire remonter à la surface ?
Il faut pour y arriver approfondir la recherche.
Au fur et à mesure que le modèle d'Etat à la française s'est affaibli et démembré, la communauté nationale s'est regroupée à l'intérieur de trois grandes sphères indépendantes de l'Etat et du corps de ses serviteurs.
Une sphère de production, mondialisée, réorganisée, désétatisée.
Une sphère d'intermédiation sociétale qui a vu se développer des secteurs professionnels puissants, les spécialistes du Droit, du chiffre, du juridique, les ONG , les syndicats déconnectés des partis de gouvernement, les lobbyistes , internes et européens, les analystes, les conseillers, les instituts, centres de recherche et d'innovation de toutes sortes.
Cette sphère est installée au cœur des rapports entre la production privée et la régulation publique, à la place qu'occupait l'Etat et ses fonctionnaires.
Une sphère de régulation dans laquelle la justice des tribunaux d'Etat est enfermée, au milieu des autorités administratives qui décident en dehors d'elle, auxquelles il faut ajouter les structures d'arbitrage, de conciliation et de médiation qui échappent aux juges, et se développent autour d'eux.
Comment expliquer autrement la perte de moyens, et de reconnaissance, d'une institution à laquelle on a refusé, par défaut de vision prospective l'adaptation qu'elle méritait. C'est ainsi qu' elle a perdu, au quotidien, la maîtrise de son temps opérationnel. Chacun en pâtit, qu' il s'adresse à elle ou qu'elle s'adresse à lui.
Et voila qu'est arrivée à son secours la force de l'opinion publique dont on sait, depuis Chateaubriand, qu'elle est la reine du monde et que sa force en est sa tyrannie.
La tyrannie des médias s'est installée dans le prétoire en obligeant le juge à vivre dans le présent émotionnel, au détriment de l'exercice obligatoire et distancié de la rétrospective. Puis est apparu, récemment, un phénomène que personne ne veut voir, celui de l'antagonisme, que le juge ressent, entre son obligation de rétrospective, le respect des normes du droit positif, et un nouveau devoir de prospective qui le pousse à rechercher comment la société, grâce à lui, pourrait faire se rejoindre la morale et le droit.
Le jeune décideur judiciaire a acquis cette autonomie d'esprit qui le conduit à remettre en perspective les « fondements extérieurs et supérieurs reconnus ».
Cette évolution tient à ce que le modèle de société que les juges entrevoient, pendant leurs années de formation à l'Ecole nationale de la magistrature, surtout lorsqu'il sont issus de milieux protégés des réalités par leurs origines sociales, les pousse vers une tentative de conjonction entre la morale et le droit. Naturellement, les jeunes juges mélangent le prospectif à vision moraliste et le rétrospectif à vision judiciaire, avec les risques que cela comporte pour l'accomplissement de leur mission.
Mais comment ne pas tenir compte du choc de leur arrivée en juridiction , le côtoiement brutal de l'extrême misère, l'absence de moyens, la découverte de toutes les perversions d'une société permissive , le fait que les deux tiers de leurs décisions ne sont que partiellement, voire jamais exécutées, la compétition entre certains juges attirés par le vedettariat, et la déstabilisation que ces découvertes entraînent.
Il suffit de faire apparaître ces problèmes de fond qui affectent l'exécutif autant que le judiciaire pour comprendre comment les deux institutions, vivant la même crise, le même désordre, dans la gestion du temps , rétrospectif et prospectif, sont conduites à s'enfermer dans le présent émotionnel.
Si on peut mettre cet enfermement au débit du politique on ne peut pas le mettre à celui du juge. On peut même mettre à son crédit que sa vision prospective d'une société où droit et morale convergeraient, a aidé notre pays à échapper aux dérives d' une pratique monarchique d'autant moins contrôlée qu'elle s'installe dans la longévité.
Conclusion
J'arrive à la conclusion très brève
Je viens de vous parler, longuement, du décideur, du politique, du juge, jamais de l'entrepreneur que j'ai toujours été et que je suis encore, y compris dans le bénévolat. C'est par ce que je ne réponds plus à la définition moderne de l'entrepreneur présenté comme un individu au portefeuille plein et au coeur vide. J'ai conservé de ma période col bleu le coeur plein et le portefeuille à peine moins vide. J'ai fait du « subjectivisme éthique » sans le savoir. Enfin, j'évoque Jerzy Kozinsky, l'auteur de « l'oiseau bariolé » qui fut un grand succès de librairie, il y a 40 ans. Il y décrivait la cruauté des petits écoliers polonais de son école pendant la guerre 39-45. Ils capturaient un oiseau, tout de noir emplumé, et le peignaient de couleurs bariolées.
A peine l'avaient ils relâché, qu'il était aussitôt attaqué par ses congénères qui le tuaient.
Je viens de me dévoiler par des appréciations, des réflexions et des jugements toutes et tous aussi bariolés que l'oiseau de ce récit. Au moment où vous allez prendre la parole, merci de m'éviter le traitement réservé à l'oiseau bariolé.
Notes sur les échanges qui ont suivis
- GY Kervern : Sur l'application du principe de précaution
En février, comme chaque année, j'ai organisé les Entretiens de Saintes, qui rassemblent des hautes personnalités des milieux juridiques, judiciaires et politiques sur un thème d'actualité.
Le colloque 2005 a traité du « juge saisi par le principe de précaution » avec deux anciens ministres de l'écologie confrontés aux sociologues de la commission qui a préparé le texte ainsi qu'aux grands juges administratifs et judiciaires.
Les actes seront disponibles à l'automne au barreau de Saintes.
Pour rester dans mon précédent propos, il est évident que nos pratiques monarchiques, conjuguées avec celle du présent émotionnel, ont entraîné une irruption de la précaution, comme principe, dans la loi constitutionnelle. Le Président le voulait pour sensibiliser l'opinion publique, très bien. Mais les participants ont rappelé que les textes existants suffisaient largement pour répondre à la demande des justiciables. La longueur des travaux de la commission préparatoire ont permis d'éclaircir quelques zones sombres. Les juges et les constitutionnalistes présents ont répondu sereinement aux interrogations qui leur étaient faite sur l'application d'un texte de dont à l'évidence ils souhaiteront faire un usage intelligent.
À l'origine de mon propos, j'avais envisagé d'aborder ce sujet de la précaution, devant vous, au travers d'un conflit imaginaire entre un Maire, un Préfet et un Juge administratif à la suite d'une pollution de l'ostréiculture de la région. J'ai renoncé faute de temps, votre question aura été fort utile.
- D Bourcier Sur l'expression démocratique des citoyens.
Je suis convaincu qu'elle doit se développer dans la société. Elle est très présente dans mon esprit même si elle fut absente de la présentation que j'ai faite en abordant l'interaction de ces trois grandes sphères des sociétés modernes, la production des biens et des services, la régulation des échanges par les autorités administratives et judiciaires, l'intermédiation par des structures professionnelles et des organismes, qui coordonnent l'ensemble.
Certes les structures classiques de la démocratie représentative ne paraissent pas trouver leur place dans ce ménage à trois. Sans doute parce que la société française, très ignorante des choses du marché, n'a pas conceptualisé ce qu'il aurait fallu faire , à temps, pour s'adapter démocratiquement à l'évolution.
Il ne faut pas chercher ailleurs l'origine de nos exceptions pénalisantes. Mon intervention avait pour but de vous apporter le témoignage d'un praticien qui vit dans le concret, qui a accompagné, dans l'action, toutes les transformations majeures qui ont affecté la société française depuis une trentaine d'années.
Ce sont des constatations de praticien qui déplore que l'absence de théorisation de ces réalités ne soit compensée que par le retour vers les théories négatives et obsolètes du 19ème siècle.
Un second phénomène aggrave cette déliquescence de notre démocratie représentative. Notre Etat, hyper concentré, sur administré, vivait sur un domaine hérité des 2 périodes de nationalisation de l'économie, 1945, 1982. Il a presque tout dilapidé, en vendant la moitié aux retraités anglo-saxons.
Il s'est appauvri dans un accroissement phénoménal de ses dettes. Il a perdu l'autorité qu'il avait sur la justice. Il a dû subir l'introduction de normes régulatrices issues, soit de la construction européenne, soit de la globalisation financière et économique. Il a appauvri le débat démocratique avec le système d'un parti dominant qui écrase le parlement.
Il faut comprendre que, face à cet effondrement de l'Etat, ceux qui font la richesse du pays, dans une compétition internationale féroce, se sont débrouillés tout seuls, en opérant dans le triangle Paris, Londres Bruxelles, avec les trois sphères dans lesquelles la démocratie représentative n' a pas sa place.
Les médias ont pris le relais dans une pratique de démocratie d'opinion télévisée qui emprunte au jeu du bonneteau, en réduisant le débat d'idées à un débat d'images souvent truquées.
J'ai la conviction que la reconstruction d'une société démocratique participative reste à engager, elle ne pourra se faire qu'une fois que la réalité de notre situation aura été actée avec l'arrivée au pouvoir d'une nouvelle génération, celle née avec la révolution numérique des années 80.
Soyez patients, il faudra beaucoup de temps pour le renouvellement de nos pratiques et de notre personnel politique. Cette reconstruction démocratique passera par la réingénièrie du comportement des trentenaires. Très modestement je m'y emploie dans l'Institut Présaje.
- P Roggero : Sur le décideur et la structure.
Pour la commodité de mon propos, j'ai privilégié, à l'extrême, la présentation du personnage du décideur. Je néglige pas pour autant le poids de la structure dans la formation de la décision et éventuellement l'encadrement du décideur. Mais je suis bien obligé de dire la réalité. Nous vivons une période d'extrême concentration du pouvoir de décision.
Vous avez raison il y a de nombreux décideurs autres que le Président de la république et le Maire dans nos institutions. J'ai choisi ces deux la en raison de la nature de leurs pouvoirs et de la divergence absolue entre les conséquences de ces pouvoirs.
Le Président a été déclaré pénalement irresponsable pendant son mandat, le mandat du Maire, à l'inverse le rend totalement et pénalement responsable.
Un autre débat pourrait être ouvert sur la pratique des structures transversales, des réseaux horizontaux, des groupes de reconnaissance, des lobbys, des structures d'influences qui prospèrent. Mais on ne peut pas réduire toutes les évolutions de la société française en 1 h d'exposé.
- Pierre Gonod : Sur la disparition des utopies
Je suis sur que nous pourrions légitimement engager tous les deux un débat sur les bases de nos expériences. Pour répondre court car le temps passe, j'évoquerais un échange récent entre Alain Minc et Jacques Attali auteur d'une re-visite de Marx.
La conclusion mettait en avant le risque de la disparition de l'utopie dans les sociétés actuelles
- J Mahoudeau : Sur le « Digest » de mon intervention
Voila une synthèse intéressante qui révèle à quel point il est toujours dangereux de s'exprimer devant des gens qui sont plus intelligents que soi.
C'est vrai à mes yeux. Le politique est un décideur relationnel égocentrique qui vit le présent dans l'émotionnel, le juge est un décideur rétrospectif dans ses analyses qui subit un présent émotionnel auquel il échappe dans une perspective moraliste.
Quant à l'entrepreneur, il reste un oiseau bariolé qui subit l'hostilité du politique et du juge, et qui se débat, au quotidien,pour un avenir qu'il doit recréer chaque jour.
- G Donnadieu : Sur l'éthique.
Il est tout à fait normal qu'arrivant à la fin de nos échanges on vienne à parler d'éthique. Je vais terminer comme j'ai commencé avec le principe de précaution. Les principes éthiques ont autant de formes et d'objectifs que ceux et celles qui les utilisent comme référence. Je suis sur ce point un disciple de Reverdy qui a défini l'Ethique comme « l'esthétique du dedans »
La valeur irremplaçable de la morale tient à ce qu'elle constitue une référence admise, transmise, personnelle. Elle n'est pas soumise à l'interprétation des juges du Droit dans l'application des sanctions codifiées qu'ils prononcent dans les systèmes juridiques des Etats de droit. C'est pourquoi il ne faut pas confondre la morale affaire personnelle, au besoin sociétale, qui reste facultative et le Droit, par nature collectif et impératif.
Faut-il faire intervenir un troisième partenaire, l'Ethique, dans le couple du Droit et de la Morale dont la cohabitation n'est pas exempte de conflits. Je conclurais en disant que l'existence de ce ménage à trois correspond, aujourd'hui, à un instant de notre vie sociétale qui admet toutes sortes de transgressions.
Pour ma part, pratiquant les trois, Morale, Droit et Ethique, je ne fais de différence que celle que l'action quotidienne m'impose, en prenant soin de toujours choisir leur conciliation. A défaut, il y en a toujours une des trois qui se vengera d'avoir été oubliée au profit des deux autres.
Décidemment la précaution ne me quitte pas.