Le Léviathan Européen
Jean-Pierre Chamoux analyse les défis auxquels l'Europe est confrontée, notamment la redistribution, le droit et la loi, ainsi que l'impact de l'information sur la société. Il critique l'approche centralisée et bureaucratique de l'Union européenne, plaidant pour une plus grande autonomie et une meilleure adaptation aux réalités du monde numérique.

Morne campagne : au sein des pays-membres, le débat électoral fut surréaliste, tant par sa fragmentation que par son caractère anecdotique ; les candidats, bien trop nombreux pour tous être éligibles, concentraient leurs feux sur des thèmes locaux et circonstanciels. Aucun souffle, peu de projets, sauf peut-être écologiques, c'est-à-dire conservateurs, au sens propre : à deux ans du traumatisme provoqué par le projet constitutionnel avorté, aucune vision n'en émane pour éclairer le propos politique de notre Union ! Rien ou presque qui puisse relever le défi d'une crise mondiale... Ce nanisme politique accouche d'un Parlement fragmenté qui évoque notre défunt « régime d'assemblée ». Celui de la France vieillissante ! L'Europe serait-elle la proie de démons analogues ?

Pour en sortir, trois impératifs : que l'Europe abandonne sa course à la redistribution ; qu'elle cesse de confondre la loi avec le droit ; qu'elle comprenne la société d'information. Rien que cela !

Redistribution

L'Europe y est désormais très présente : elle redistribue entre régions, entre pays, entre populations. Or la redistribution ne fonctionne qu'à deux conditions : ne pas épuiser la capacité contributive des payeurs et ne prélever qu'une quote-part des richesses produites au sein de la collectivité contributive. Faute de respecter l'une et l'autre de ces conditions, la redistribution devient prédative ; puis elle s'éteint par épuisement de la ressource qui l'alimente. Avec l'élargissement de l'Union, le périmètre de la redistribution européenne s'est élargi alors que la base contributive restait la même. Tous les nouveaux membres émargent à la distribution. A la lumière de la crise qui nous touche, endetterons-nous encore les contributeurs pour entretenir de nouveaux entrants ? L'équation n'est pas extrapolable.

Droit et Loi

La loi n'est que l'une des sources du droit ; mais une perversité nous entraîne à croire qu'il n'existerait de droit que par l'entremise de la loi. Dans une société policée, il n'y a pas de vide juridique puisque les contrats constituent l'essentiel du droit. Il en est ainsi depuis des siècles et ce n'est que la croissance démesurée de l'Etat-providence, ce Léviathan moderne, qui nous fait confondre « droit » et « loi » ! De plus, les « droits à » créés par la loi sont, pour l'essentiel, des créances tirées sur la société au profit de quelques cohortes. Le Léviathan en règle le prix, payé par d'autres !

Que faire ? Limiter l'appel à la loi ; restreindre son intervention au strict nécessaire ; réduire les dérives de la sacro-sainte harmonisation (par directives et/ou règlements) et admettre une diversité du droit qui a bien des avantages ! Autrement dit, abandonner le constructivisme juridique au profit d'une « reconnaissance mutuelle » des normes qui présente l'avantage de comparer, au sein d'un même espace politique, l'effet de plusieurs règles pour répondre à une même situation concrète, et de préserver la diversité culturelle, force de notre continent. L'expérience démontre d'ailleurs que l'harmonisation n'est pas une panacée. Deux illustrations : l'harmonisation mondiale des normes imposées aux banques (dites « Bâle 2 ») n'a-t-elle pas accéléré la récente crise financière ? Une autre, guère plus concluante : l'harmonisation, voulue par Bruxelles, des enchères lancées en l'an 2000 au sein de l'Europe communautaire pour émettre les licences téléphoniques de « troisième génération » cellulaire n'a-t-elle pas aggravé la crise de l'internet, née en Amérique et prolongée par ce biais en Europe ?

Information

Qui ne voit que l'informatisation, les réseaux de communication, l'électronique suscitent des vocations, de nouvelles affaires et la découverte de talents ? Son foisonnement autorise toutes les audaces, mais conduit parfois à l'échec car il faut des milliers de pépinières pour que naisse parmi elles une pépite comme Dell, Lotus ou Facebook ! Or ce bouillon désordonné fait peur à nos contemporains soucieux, disent-ils, d'ordre. L'espace public leur parait saturé par ce délire verbal qui déferle sur n'importe quel sujet et prend position sur tout : blogs, radios, sites du net suscitent la parole anonyme qui s'épanche et se répand ! Alors nous autres, cartésiens, réagissons comme il se doit : réglementons pour faire cesser ce tintamarre ! Fermez les vannes, constituez une commission Théodule : nos « sages » contrôleront cette vaine expression qui fait désordre !

Mais vouloir résoudre par le règlement ce qui relève d'un changement culturel profond ne mène pas loin. Qui dit culture dit diversité, variété, initiatives multiples. Il faut certes des règles du jeu. Mais c'est tout de même dans le marché que se trouve la sève nourricière.