Le Billet d'Humeur du Présajien : Économie, Économiste, Économisme
Un regard critique sur l'état de l'économie et le rôle des économistes, entre théorie et réalité. Michel Rouger plaide pour un retour à l'économie pratique, à l'écoute des besoins et des réalités du terrain, plutôt qu'à l'économisme et ses théories abstraites.

Un de mes amis, autodidacte énarco compatible, a rêvé d'une association des amis des anciens élèves de l'ENA. En vain. Il n'a jamais trouvé les trois associés requis. Il rêve de la même démarche au profit des économistes qui souffrent de la même crise de désamour auprès de l'opinion. Il doute de l'issue d'un tel projet après avoir découvert que, déjà en 1773, Voltaire les accusait de former « une secte ou une coterie ». Pour les aider à retrouver la grâce qui leur échappe, je leur destine ce propos.

L'économie, on le sait, est trop dépendante des désordres de l'âme humaine pour être enfermée dans les certitudes d'une science exacte. Son exactitude est de la même nature que celle de la pendule arrêtée, deux fois par jour. Elle dépend de la survenance exceptionnelle d'une période d'apaisement des angoisses et des emballements humains qui inhibent les conflits. On nous dit aujourd'hui qu'on ne comprend rien à la crise parce qu'elle est irrationnelle ou erratique. C'est faux. C'est la période précédente qui l'était, grâce aux manipulations monétaires qui ont anesthésié les tendances naturelles et permanentes à l'agression et à la dépression.

Les multiples théories échafaudées par les économistes, qui visent à soutenir des projets destinés à faire le bonheur de l'homme, ont fini par créer une école d'économisme. Dans les dictionnaires récents, des batteries de concepts en isme viennent alimenter les angoisses et les emballements humains. Chaque théorie pousse la précédente hors du cercle, comme le sumo japonais. Tout cela a conduit l'économiste moderne vers le refuge douillet que lui offre la science mathématique, à l'intérieur de l'économie financière, dont les bulles sont aussi gustatives que celles des champagnes de grande marque. Il est cruel de rappeler le résultat, oublionsle un instant. Après tout, qui aime bien châtie bien. Alors, que dire à notre économiste bien-aimé, mais bien secoué ?

D'abord, qu'on a besoin de lui, plus de ses analyses que de ses théories, surtout pour bénéficier de sa pédagogie, dont est avide une société largement ignorante des phénomènes de l'économie et des châteaux de cartes de l'économisme. Encore plus, dans un pays, le nôtre, qui atteint l'ignorance crasse comme vient de le démontrer un jeu de questionsréponses à solde carrément nul.

On lui demande ensuite de comprendre que les grandes théories économiques sont le plus souvent détournées de leurs objectifs par les manipulateurs politiques, dans les mains desquels on les met imprudemment, qui les utilisent sans les comprendre, alors que ceux qui sont capables de les comprendre ne les utilisent pas, faute de pouvoir les faire comprendre aux exécutants.

Enfin, qu'il emploie un langage qui invite à l'action par la persuasion plutôt qu'aux débats par l'échange balancé des convictions. Ce qui suppose que les économistes vivent au milieu de ceux qui agissent, qui affrontent les paradoxes de la réalité économique, qui gèrent au quotidien l'action par laquelle les fameuses anticipations des agents économiques s'orienteront soit vers la crainte, soit vers l'espoir. Amis économistes, ne vous enfermez pas en ruminant les erreurs, lourdes de conséquences, de certains de vos confrères, revenez de l'économisme vers l'économie.