Le Beurre et les Canons
Michel Rouger établit un parallèle saisissant entre la France de 1936, plongée dans une période de prospérité superficielle alors que l'Allemagne se réarme, et la France de 2010, confrontée à une dépendance économique vis-à-vis d'une Allemagne puissante. Il avertit contre les dangers d'un déni de réalité et d'un manque de volonté politique face à une situation qui rappelle les années précédant la Seconde Guerre mondiale.

On ressent mieux ce qu'on a vécu que ce qu'on a appris. C'est pourquoi je reviens vers ces sinistres années d'avant la guerre de 39 /45, telles que je les ai vécues.

1934, je me régale des aventures de STAVISKY qui mélangent argent, politique, et justice. Eternel. Sauf que l'escroc se faisait suicider aussi vite qu'il est aujourd'hui mis en garde à vue. 1935 on commence à parler de choses sérieuses. L'Allemagne, hitlérienne depuis 2 ans, s'agite en récupérant la Rhénanie perdue en 1919. Chacun y va de son discours martial, mais personne ne bouge, alors qu'une simple pichenette militaire aurait suffi pour mettre Hitler et sa clique par terre.

1936, c'est en France le temps du beurre, alors que de l'autre coté du Rhin c'est celui des canons, les Nazis ayant compris qu'ils seraient très vite les maitres d'une Europe épuisée et sans volonté de se battre après la saignée de 14 / 18. A condition de se réarmer à toute vitesse en exigeant le maximum d'efforts des allemands. Ce que j'ai ressenti de ces années de veulerie et de lâcheté politique, revient lorsque j'entends les tubes de l'époque, «  amusons nous faisons les fous », « prosper yop la boum » ou «  tout va très bien Madame la Marquise ».

Retour en 2010, au beurre et aux canons. Rien n'a changé. L'Allemagne vient d'exiger des allemands réunifiés dix ans d'efforts, exceptionnels pour une époque où l'Etat providence, modèle européen, incite les citoyens à s'en détourner. Les usines allemandes, qui exportent à tout va, ont remplacé, en puissance, les canons des panzers et des Stukas qui ont mis la France à genoux en six semaines.

Certes, la France essaie de faire comprendre aux français qu'il faut se préparer à des temps plus difficiles, qui le seront d'autant plus qu'on tardera à passer des discours et des manifs aux actes. En vain. Ils paieront ce déni de réalité lorsque le déséquilibre de puissance et de richesse avec les allemands deviendra insupportable.

Pourquoi cette pédagogie ne passe pas plus en 2010 qu'en 1935 ?

Il y a 75 ans la ruine et les souffrances de 14 / 18, la der des der - voir nos monuments aux morts -suffisaient à rejeter tout nouvel effort guerrier. Le peuple, celui qui paie toutes les additions des aventures guerrières, était prêt à accepter Munich pour ne pas revoir Verdun. On peut le comprendre, même l'admettre.

En 2010 rien de semblable après les 50 ans de paix qui ont suivi la décolonisation.

Ce n'est pas le rejet spontané du sacrifice des enfants après celui des pères 20 ans plus tôt. C'est l'inverse, le choix que souhaiterait faire le peuple actuel du sacrifice de ses enfants pour éviter celui de leurs parents. L'histoire remettra à sa place, honteuse, ce choix qui aura détruit la société française en quelques années.