Le Bazar Bioéthique : Entretien avec Véronique Fournier
Depuis 2002, à l'hôpital Cochin à Paris, un Centre d'éthique clinique reçoit des personnes confrontées à des situations tragiques. Chaque année, environ 200 cas sont étudiés par une équipe rassemblée par Véronique Fournier, cardiologue et médecin de santé publique. Elle a publié un livre témoignage que présente Hélène Braun à la suite d'une réunion de la Société internationale des conseillers de synthèse.

A propos du livre « Le bazar bioéthique - Quand les histoires de vie bouleversent la morale publique »1. Rencontre avec son auteur Véronique Fournier

Vu de loin, le don d’organes entre vifs est une belle idée. Au cas par cas, son application n’est pas évidente. Une jeune mère de famille doit-elle donner la moitié de son foie à son vieux père usé pour qui le bénéfice n’est pas certain ? Elle est sûre d’elle, mais le chirurgien s’interroge… Par ailleurs, le don d’organes vivants est à l’origine d’un épouvantable trafic dans les pays du tiers monde.

Les techniques d’assistance médicale à la procréation sont en plein boom. Il se pratique aujourd'hui 200 000 FIV par an en Europe, dont 40 000 en France. Jusqu’où peut-on pousser les limites ? En matière de procréation assistée, la loi française encadre et régule beaucoup plus que celle des autres pays. C’est à notre honneur. Mais de quel droit entre-t on dans l’intimité d’un couple ? Pourquoi le juger apte à procréer sur le critère d’un âge biologique (la quarantaine pour la femme, la soixantaine pour l’homme) qui a de moins en moins de rapport avec l’âge réel, social ou intellectuel ? Au nom de quoi avance-t-on l’intérêt de l’enfant ?

Faut-il opérer les transsexuels ? Les chirurgiens ont du mal à pratiquer un acte aussi violent qui n’a pas pour objet direct la préservation de la vie. Interrogé par une équipe médicale sur cette question du transsexualisme, le Centre a décidé de suivre une vingtaine de cas pendant deux ans avant de donner un avis global.

Et le vieillissement ? En France, on ne prend pas l’âge en considération pour les soins. Mais jusqu’où doit-on aller ? Jusqu’où va l’acharnement thérapeutique ? Où commence le suicide assisté ? Alors même qu’on regarde la mort en face, on peut être porteur de vie et de valeurs enthousiasmantes. Une personne âgée usée physiquement, intelligente, sensible, créative, a encore beaucoup à nous enseigner.

Sur tous ces sujets - et bien d’autres -, il peut sembler facile de trancher en général. Mais dans la vie, chaque histoire est unique. C’est pour aider les personnes confrontées à ce dilemmes tragiques que Véronique Fournier, cardiologue et médecin de santé publique, a fondé en 2002 le Centre d’éthique clinique de l’hôpital Cochin à Paris, où sont discutés chaque année environ 200 cas, dont 50 particulièrement difficiles.

Des médecins, philosophes, juristes, sociologues… représentant la société civile dans sa diversité, y accompagnent les patients et les médecins. L’équipe reçoit longuement et individuellement chacun des protagonistes (le patient, la famille, les médecins, éventuellement les infirmiers, les aides-soignants, le psychologue, etc.) puis en débat. Ce qui en résulte n’est jamais un avis tranché mais un éclairage sur les enjeux et un dialogue qui se poursuit jusqu’à ce que soit prise la moins mauvaise des décisions.

Du fait de son exercice, le Centre d’éthique est en situation de pouvoir sentir le pouls de la société. Ceux qui viennent le consulter sont toujours confrontés à quelque chose de dramatique et de violent. Il est faux de penser que cela les anéantit. Très souvent, cela les fortifie au contraire et ils n’aiment pas que la société les pense alors vulnérables, incapables de décider pour eux-mêmes.

Par ailleurs, l’observation du terrain permet de constater que personne ne supporte plus l’injonction, ni l’abus de pouvoir : les médecins ne supportent plus l’injonction des patients, qui eux-mêmes ne supportent plus l’abus de pouvoir médical. Enfin, quand on écoute les gens, on se rend compte que nos concitoyens ne plaident pas pour une société égoïste, mais pour un nouveau socle de valeurs où primeraient la solidarité et l’autonomie de la personne.

S’il faut assurément des lois pour éviter les dérives, il est regrettable que celles-ci ne soient inspirées que par les « normatifs » par opposition aux « réfléchissants » : les premiers se targuent d’éthique, s’érigent en gardiens du temple et font tout pour que la loi soit au service de leurs certitudes. Ils se méfient des seconds qui, faisant remonter l’information du terrain, risquent de remettre en cause ce qui fait norme aujourd’hui.



1Publié chez Robert Laffont, 2010